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Mardi 21 janvier 2003 2 21 /01 /Jan /2003 06:30

Les-elections-prud-homales-2002.jpg Le 11 décembre dernier, ce sont plus de 5 360 000 salariés et chômeurs qui se sont rendus aux urnes pour élire leurs conseillers prud’homaux. Comme il fallait s’y attendre, une abstention extrêmement élevée a, une fois encore, terni ces élections prud’homales.
Et pourtant, au-delà du traditionnel test de représentativité pour les grandes centrales syndicales, le scrutin prud’homal constitue toujours un moment fort dans la vie du pays.
Plus de 17 000 000 d’électeurs étaient appelés aux urnes pour élire 14 646 juges du travail, répartis dans 271 conseils de prud’hommes.
Les conseillers prud’homaux interviennent en cas de conflits du travail. Constitué de quatre membres, deux représentants du collège « salariés » et deux représentants du collège « employeurs », le conseil de prud’hommes tente d’abord de parvenir à une conciliation :     10 % des 165 000 affaires portées devant un conseil de prud’hommes en 2000 ont abouti à une conciliation.
Dans la majorité des cas, le conseil de prud’hommes doit néanmoins statuer. En cas d’égalité des voix, un juge professionnel intervient ; c’est la procédure du départage, qui ne concerne que 05 % des affaires traitées chaque années par les conseillers prud’homaux.

En dépit de leur efficacité et bien que toutes les enquêtes d’opinion témoignent de l’attachement des salariés à la procédure prud’homale, les élections aux conseils de prud’hommes sont victimes d’une véritable désaffection populaire : le 11 décembre dernier,  l’abstention a atteint le taux  record de 67,3 % des inscrits, contre 65,9 % en 1997 et 59,7 % en 1992. En 1977, le taux d’abstention aux élections prud’homales n’était que de 36,7 % des inscrits, et depuis lors, il ne cesse d’augmenter à chaque scrutin.  
En fait, la progression de l’abstention a accompagné la désyndicalisation de la société française : en 1973, plus de 23 % des actifs appartenaient à un syndicat ; en 1995, le taux de syndicalisation n’était plus que de 9,1 %.
Tous les syndicats sans exception ont vu leurs effectifs s’effondrer depuis 25 ans :
Au milieu des années soixante-dix, la CGT revendiquait 1 870 000 adhérents ; elle n’en a plus que 650 000 aujourd’hui. La CFDT est devenue le premier syndicat français en termes d’adhérents, avec 860 000 syndiqués, mais elle en avait plus de 900 000 en 1981. 
Force Ouvrière ne compte plus que 350 000 adhérents ; la CFTC en compterait 250 000.
Parallèlement à l’effondrement des centrales « historiques », de nouveaux syndicats sont apparus et sont montés en puissance dans les années 90. C’est le cas de l’UNSA qui compte 360 000 adhérents et du Groupe des 10, qui regroupe essentiellement les syndicats SUD et qui revendique 80 000 adhérents. 

Dans ce contexte, les élections prud’homales font figure de test de représentativité et viennent sanctionner les orientations des différents syndicats :
Avec 32,1 % des suffrages, la CGT perd 1 point par rapport au scrutin de 1997, mais arrive en tête, loin devant la CFDT qui se stabilise à 25,2 % des voix.
Sous l’impulsion de Bernard Thibault, la CGT a tenté de rompre avec des pratiques syndicales jugées obsolètes sans pour autant perdre sa spécificité : à son arrivée à la tête de la CGT, en 1999, Bernard Thibault a ainsi refusé de siéger au Comité Central du PCF, signifiant par là sa volonté de mettre un terme aux liens organiques qui ont longtemps uni le PCF et la CGT. Les résultats des élections du 11 décembre confortent la direction de la CGT dans cette stratégie d’ouverture.
Pour François Chérèque, le secrétaire général de la CFDT, « Les électeurs avaient un choix dans ces élections entre l’immobilisme et la volonté de dialogue, ils ont choisi le dialogue. »
Marc Blondel, directement visé par ces propos ne pouvait que constater le recul de Force Ouvrière ; alors qu’il tablait sur une progression de deux points quelques semaines avant les élections, FO enregistre un net repli de 2,25 points et obtient 18,3 % des suffrages. Amer, Marc Blondel analysait : « Vraisemblablement, une partie du discours qui est le mien et qui est la position de l’organisation syndicale effraye quelque peu dans la limite où je n’hésite pas, je me mets généralement au premier plan en bagarre. […] Je n’accepte pas la remise en cause systématique des acquis et des situations des salariés. »
La progression de la CFTC qui gagne deux points et obtient 9,65 % des voix tient sans doute à une combinaison de facteurs : une campagne d’affichage remarquée, en particulier en région parisienne, aura mobilisé un certain nombre d’électeurs de la centrale chrétienne ; dans un scrutin où la CFTC jouait gros – l’UNSA ambitionnait de devancer la CFTC ce qui l’aurait propulsée de facto parmi les organisations représentatives – il s’agissait également pour la CFTC de légitimer une représentativité parfois contestée.
Ajoutons, pour être tout à fait exhaustif que la CFE-CGC, qui se trouvait dans une situation comparable à celle de la CFTC progresse également sensiblement, passant de 5,9 % des voix en 1997 à 7,01 %.
Enfin, le Groupe des 10 et surtout l’UNSA s’installent durablement dans le paysage syndical français : en 1997, le Groupe des 10 avait obtenu 0,3 % des voix. Depuis lors, les syndicats SUD ont essaimé et se sont montrés particulièrement combatifs lors des multiples conflits sociaux des cinq dernières années. C’est sans doute ce qui explique la forte progression du Groupe des 10, qui obtient 1,51 % des voix.
Mais c’est l’UNSA qui apparaît comme le principal vainqueur du scrutin du 11 décembre. L’UNSA réunit près de 05 % des suffrages, contre 0,7 % en 1997, et se place ainsi en position de force pour négocier de nouvelles règles de représentativité syndicale.
C’est que, depuis 1966, seules cinq confédérations ( la CGT, la CFDT, FO, la CFTC et la CFE-CGC ) bénéficient d’une présomption irréfragable de représentativité. En d’autres termes, elles sont les seules à siéger dans les conseils d’administration des organismes paritaires comme la sécurité sociale ou l’Unedic, elles sont les seules à pouvoir négocier un accord interprofessionnel avec le Medef, et elles bénéficient surtout de la règle de l’accord minoritaire : la signature d’une seule des cinq grandes confédérations permet de valider un accord collectif même si le syndicat signataire est tout à fait minoritaire dans l’entreprise. 
Le gouvernement, suivi par la CGT et la CFDT veut mettre un terme à cet archaïsme juridique, mais FO, la CFTC et la CFE-CGC avancent prudemment sur le dossier de la représentativité syndicale, craignant d’y perdre une partie de leur influence.

Nul doute que les bons scores de l’UNSA et du Groupe des 10 n’auront pas échappé au ministre du Travail, François Fillon, qui s’est engagé sur le dossier de la réforme des règles de la représentativité syndicale. Toutefois, il est peu probable qu’un quelconque accord aboutisse avant la clôture des négociations sur les retraites, annoncée pour le printemps 2003.

Les commentateurs rappellent souvent complaisamment que le taux de syndicalisation en France est un des plus bas du monde : avec 09,1 % de syndiqués, la France se classe loin derrière la Suède (91,1 % de syndiqués), la Belgique (53 %), l’Italie (44 %), l’Allemagne  (28,9 %) et même…les Etats-Unis (14,2 %).
A l’occasion des élections prud’homales, Valeurs Actuelles décrivait un paysage syndical français émietté et des syndicats peu représentatifs.
La progression de l’abstention semble a priori aller dans ce sens ; pourtant, toutes les enquêtes d’opinion concordent à le dire, les salariés font très majoritairement confiance aux syndicats pour les défendre. De plus, l’audience réelle des syndicats français est très nettement supérieure à leurs résultats électoraux ; les grèves de décembre 1995, les manifestations du 1er mai dernier témoignent de la capacité de mobilisation des organisations syndicales. Rappelons également que dans un certain nombre de pays, et en particulier en Suède, l’adhésion à un syndicat donne droit à des prestations sociales ; on peut alors parler de syndicats de cotisants. Au contraire, les syndicats français sont des syndicats de militants.

Pour toutes ces raisons, il faut bannir le catastrophisme. Oui ! Le syndicalisme a encore un avenir ! Gageons que Jean-Pierre Raffarin et les ardents privatiseurs qui l’entourent le découvriront bientôt…

David NOËL


Source : Le Bretzel
Numéro 8, janvier 2003

Par David NOËL - Publié dans : Articles - Communauté : Les antilibéraux
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Mercredi 18 décembre 2002 3 18 /12 /Déc /2002 06:30

Alain Juppé doit être déçu ! Lui qui pensait faire mieux que les 82 % obtenus par Jacques Chirac le 05 mai dernier, il devra se contenter de 79,42 % des suffrages exprimés par les militants chiraquiens réunis au Bourget le 17 novembre dernier pour être finalement intronisé président de l’Union pour un Mouvement Populaire (UMP). Avec un taux de participation inférieur à 29 % des adhérents supposés de l’UMP, l’élection d’Alain Juppé est tout sauf un plébiscite…
D’autant plus que son principal adversaire, Nicolas Dupont-Aignan, ex-séguiniste et ex-responsable du RPF de Pasqua a tout de même obtenu 14,91 % des suffrages.
Hasard du calendrier, à la veille du congrès fondateur de l’UMP, Philippe Séguin et Charles Pasqua se retrouvaient pour animer un débat à l’Europe. La palme de la formule la plus assassine revient sans conteste à Philippe Séguin : « A force de fusionner, il n’y a pas de raison de s’arrêter. On peut faire le parti unique du vide total ! »
L’UMP parti du vide total ? Pour une fois, ce n’est pas un homme de gauche qui l’affirme…

Au fond, plus qu’un parti, l’UMP n’est rien d’autre qu’une formidable machinerie à propulser Alain Juppé sur le devant de la scène pour la présidentielle de 2007. Pour ce faire Alain Juppé devra se refaire une virginité ; personne n’a oublié sa morgue et son arrogance lors des grèves de décembre 1995.
De plus, Alain Juppé n’est pas le plus populaire des dirigeants de la droite française : Un récent sondage le plaçait derrière François Bayrou, Jean-Pierre Raffarin, et très loin derrière Nicolas Sarkozy, décidément hors compétition.
Mais Alain Juppé fait depuis trop longtemps figure d’héritier présomptif de Jacques Chirac pour renoncer à être candidat en 2007 ; le projet de réforme des modes de scrutin ne pourra que le conforter dans ses ambitions, au risque d’accroître la désaffection des électeurs vis-à-vis des partis politiques.

En effet, quel crédit peut-on accorder à des gens dont le but avoué est de marginaliser les petites formations au profit d’un duopole UMP / PS ?  Car l’offensive en faveur du bipartisme, au nom d’une volonté de « pacifier la vie politique » ne vient malheureusement pas que des rangs de la droite :
La plupart des dirigeants du Parti Socialiste ont ainsi évoqué, plus ou moins ouvertement la prétendue « nécessité » de construire une grande force sociale-démocrate capable de rivaliser avec l’UMP. Pierre Moscovici, Jean-Christophe Cambadélis, Laurent Fabius…on ne compte  plus les hauts responsables du Parti Socialiste qui se font les chantres du parti unique de la gauche française, tout cela au nom bien sûr de la modernité.
C’est d’ailleurs cette prétention à incarner la modernité qui les conduit à fustiger l’archaïsme de leurs adversaires : Olivier Besancenot est un néo-bolchevique, et donc un archaïque, Jean-Pierre Chevènement est un archaïque, Henri Emmanuelli et Jean-Luc Mélenchon sont également des archaïques, et que dire du Parti Communiste ! Laurent Fabius affirme par exemple que le communisme, « ce n’est quand même pas la « booming idea » aujourd’hui ! »
En réalité, et bien qu’ils s’en défendent, les dirigeants socialistes n’ont qu’une seule obsession : réussir l’UMP de la gauche. Au bénéfice de qui ? Certainement pas de la démocratie, qui se trouvera de fait confisquée par deux partis hégémoniques. Enfin débarrassés de leurs encombrants alliés qui ne cessaient de leur reprocher leurs petites trahisons, le PS et l’UMP pourront enfin instaurer le bipartisme à l’anglo-saxonne dont ils rêvent depuis des années.
La campagne présidentielle de 2002 aura donné un formidable coup d’accélérateur à ces chimères : jamais dans l’histoire du Parti Socialiste une campagne présidentielle n’avait été aussi personnalisée que celle du printemps dernier : Lionel Jospin, homme intègre, Lionel Jospin et Sylviane Agacinski…Quid du débat d’idées ?
La personnalisation de la vie politique est évidemment une construction médiatique, mais ne nous y trompons pas, elle est aussi une donnée culturelle fondamentale de la Cinquième République.
Eric Zemmour ne s’y est pas trompé, qui voit dans le statut de Laurent Fabius, proclamé par avance « présidentiable » le signe du fonctionnement monarchique de la Cinquième République. Pour Eric Zemmour, Laurent Fabius doit ce statut à l’onction mitterrandienne ; depuis 1984, il fait figure de Dauphin en titre du monarque républicain qu’aura été François Mitterrand.
On pourrait d’ailleurs faire la même démonstration au sujet d’Alain Juppé, dont Chirac affirmait, quelques mois avant de le nommer premier ministre, qu’il était « le meilleur d’entre nous ». Les grévistes de décembre 1995 l’ont constaté…

Le PS et l’UMP semblent bien décidés à nous préparer des lendemains qui déchantent : réduction de l’offre électorale, transformation des deux grands partis qui resteront, l’UMP pour la droite et un grand parti social-démocrate issu du PS pour la gauche,  en clubs de supporters. Mais au fait qui sont-ils, ces aficionados de Juppé, ces adorateurs de Fabius ? Qu’ils se montrent ! Des noms !
Heureusement, rien n’est jamais inéluctable et le duel annoncé de 2007, le match Fabius / Juppé n’aura peut-être pas lieu.
C’est que le PS n’est pas l’UMP. Déjà, le mouvement social est devenu un interlocuteur dont les dirigeants socialistes doivent tenir compte ; François Hollande s’est rendu à Florence. Récupération politique, sans aucun doute. On peut comme Henri Emmanuelli et Jean-Luc Mélenchon ironiser : « Tiens ! C’est nouveau : Hollande anti-mondialisation ? », l’essentiel est que les alter-mondialistes puissent être entendus. A cet égard, les luttes sociales des prochaines semaines seront sans aucun doute déterminantes.
Il ne tient qu’à nous de sortir du piège du bipartisme !

David NOËL


Source : Le Bretzel
Numéro 7, décembre 2002

Par David NOËL - Publié dans : Articles - Communauté : Les antilibéraux
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Lundi 25 novembre 2002 1 25 /11 /Nov /2002 06:30

En précipitant la dissolution du RPR et de Démocratie Libérale au sein de l’UMP, les principaux dirigeants de la droite française entendaient tourner définitivement la page du gaullisme et construire une force politique aussi solide que peuvent l’être la CDU allemande ou le parti conservateur britannique.
Comme toujours, les termes choisis nous renseignent sur la mentalité des responsables de l’UMP : c’est qu’à l’exception de Jean-Marie Le Pen et de Jean-Pierre Chevènement, plus personne ne parle de la « nation » ; à tort ou à raison, le mot « nation » sent le soufre pour une grande partie de la classe politique.
De même, le terme de rassemblement (Rassemblement Pour la France ; Rassemblement Pour la République) est resté l’apanage des derniers gaullistes qui suivent désormais Charles Pasqua ou Jean-Pierre Chevènement.

Les historiens des prochaines décennies auront le plus grand mal à analyser précisément la nature de l’UMP.
En fait, l’Union pour la Majorité Présidentielle est issue de l’Union En Mouvement (UEM) et pourrait être rebaptisée la « Maison Bleue ». Jean-Pierre Raffarin se présente comme un « moderne » et un « girondin », comprenez que les socialistes suspectés de « jacobinisme » deviennent dès lors des « archaïques ».
Union, mouvement, modernité… Au fond, il ne s’agit là que de platitudes émises par ces sophistes des temps modernes que sont les publicitaires.

En réalité, l’UMP est bien un parti de droite conservateur, dont le seul programme est d’éradiquer les conquêtes sociales pour le plus grand profit des entrepreneurs et des rentiers.

Pour s’en convaincre, il suffit de lire les propos de François Fillon, ministre des Affaires Sociales et qui passe pourtant pour un « gaulliste social » :
« Vous avez défendu l’idée […] que la gauche a toujours été à l’origine des conquêtes sociales quand la droite n’aurait fait que s’y opposer […]. C’est oublier la responsabilité du Front Populaire dans l’effondrement de la nation française en 1940. »
Il s’agit là d’une contre-vérité utilisée par le régime de Vichy pour légitimer ses compromissions avec l’occupant allemand.
C’est que, pour Pétain, pour Laval, pour les dirigeants de l’Etat Français, la défaite de 1940 était inévitable, dans la mesure où l’Allemagne hitlérienne affrontait une France divisée par la lutte des classes poussée à son paroxysme sous le Front Populaire, et affaiblie sur le plan militaire.
Au fond, tandis que l’Allemagne réarmait et occupait la moitié de l’Europe centrale, le gouvernement du Front Populaire négligeait l’armée et incitait les Français à l’oisiveté (cf. les 40 heures et les congés payés...)
Cavanna avait alors 20 ans et avait été envoyé en Allemagne dans le cadre du Service du Travail Obligatoire instauré par le régime de Vichy. Il évoque dans Les Russkoffs les délires de la propagande de l’Etat Français :
« Le prisonnier hante la conscience de la France. Sa mauvaise conscience. N’oublions jamais :c’est notre je-m’en-foutisme qui les a menés là, derrière les barbelés, ces martyrs qui souffrent pour nous. Et aussi notre goinfrerie de congés payés, de semaine de quarante heures, de sécurité sociale, de dinde aux marrons à Noël… »
Il faut faire un sort à ce cliché ridicule qui permit à Vichy de faire juger les principaux dirigeants du Front Populaire lors du procès de Riom de février à avril 1942. D’ailleurs, Léon Blum et ses co-accusés (Edouard Daladier , le général Gamelin) se défendirent si bien que les Allemands durent interrompre le procès avant sa conclusion ; le procès de Riom devenait un réquisitoire contre Vichy.

En réalité, à la veille du 10 mai 1940, la France et l’Angleterre disposent d’autant d’hommes que les Allemands (deux millions de soldats dans chaque camp), de plus de chars (3 000 contre 2 800) et d’une flotte beaucoup plus puissante (514 navires de guerre pour les Alliés contre 104 pour les Allemands).
Dès le mois d’octobre 1936, la France a fourni secrètement une aide logistique aux Républicains espagnols et a fermé les yeux sur le départ de milliers de volontaires anti-fascistes dans les Brigades Internationales ; de plus, Léon Blum nationalise l’industrie aéronautique le 16 octobre 1936.
On peut donc difficilement faire porter la responsabilité de la défaite de 1940 au Front Populaire.
Quant à ce qui est de la lutte des classes et de la discorde civile qu’elle aurait engendrée, on dispose pour la mesurer du nombre de désertions observées durant la « Drôle de Guerre » : Sur cinq millions d’hommes mobilisés, la France a compté en tout et pour tout un millier de déserteurs qui ont franchi les Pyrénées pour rejoindre l’Espagne.
Les véritables responsables de la défaite de 1940 ne sont pas les dirigeants du Front Populaire ; ce sont les militaires, attachés à une doctrine défensive et qui n’ont pas su utiliser leurs unités blindées et motorisées de manière coordonnée, et une partie de la classe politique, pour qui la défaite de 1940 doit être l’occasion d’en finir avec la démocratie pour revenir à une société hiérarchisée et contrôlée par l’Eglise, sur le modèle de l’Ancien Régime (c’est pour cette raison que la Charte du Travail promulguée par Vichy interdit la grève, dissout les syndicats, et crée des corporations).

Lorsqu’il accuse le Front Populaire d’être à l’origine de la défaite de 1940, François Fillon dévoile le vrai visage de l’UMP, celui d’une droite qui condamne l’oisiveté des « classes laborieuses » tout en vouant un culte aux rentiers.
Les propos de François Fillon sont donc loin d’être anodins ; ils reflètent la pensée politique d’une grande partie de la droite française qui n’a jamais accepté que les travailleurs se libèrent de leurs chaînes. Au fond, pour l’UMP et pour le MEDEF, la réduction du temps de travail n’est pas tant une aberration économique, qu’un attentat sacrilège contre un ordre du monde fixé de toute éternité.

C’est à la gauche française de relever le défi des loisirs, et de mettre l’otium à la portée de tous les citoyens.
En 1880 (déjà !) Nietzsche se livrait, dans ce remarquable petit texte tiré d’Aurore à la critique la plus impitoyable de la civilisation du travail dans laquelle voudraient nous enfermer les libéraux. Il est urgent de le relire, son analyse n’a pas pris une ride : 
« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressés aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir - , qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis ! épouvante ! Le « travailleur », justement est devenu dangereux ! Le monde fourmille d’« individus dangereux » ! Et derrière eux, le danger des dangers – l’individuum ! »
A méditer… et à envoyer à vos députés UMP qui ont voté l’abrogation des 35 heures !

David NOËL


Source : Le Bretzel
Numéro 6, novembre 2002

Par David NOËL - Publié dans : Articles - Communauté : Les antilibéraux
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