Jeudi 10 juin 2010
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Le 27 septembre 2005, la Cour de cassation met un terme à la polémique déclenchée par le journal Le Monde sur l'implication de Jean-Marie Le Pen dans des actes de torture durant la
guerre d'Algérie. En rejetant le pourvoi du dirigeant du Front national (FN) contre Jean-Marie Colombani, directeur du quotidien, et la journaliste Florence Beaugé, la Cour confirme le jugement
de première Instance et celui de la cour d'appel, qui avaient débouté Jean-Marie Le Pen de sa plainte en diffamation. Le fait que ces informations aient été publiées quarante-huit heures avant le
second tour de l'élection présidentielle de 2002, où Jean-Marie Le Pen était le challenger de Jacques Chirac, n'y change rien.
Ce n'est pas la première fois que le passé de Jean-Marie Le Pen en Algérie est évoqué et donne lieu à des poursuites judiciaires. Vingt ans plus tôt, Libération et Le Canard
enchaîné ont publié des enquêtes à ce sujet mais, au terme d'une intense bataille juridique, les deux journaux ont finalement été condamnés. Pourtant le leader du Front national, au
lendemain des accords d'Évian de mars 1962 mettant fin à la guerre d'Algérie, revendiquait avoir participé à la « question » : « Je n'ai rien à cacher. J'ai torturé parce qu'il fallait le
faire, déclare-t-il au journal Combat le 9 novembre 1962. Quand on amène quelqu'un qui vient de poser vingt bombes qui peuvent éclater d'un moment à l'autre et qui ne veut pas
parler, il faut employer des moyens exceptionnels pour l'y contraindre. C'est celui qui s'y refuse qui est criminel, car il a sur les mains le sang de centaines de victimes dont la mort aurait pu
être évitée. » Certes, le lendemain, Jean-Marie Le Pen démentait avoir tenu ces propos. Mais cette fois, le procès intenté par le leader du Front national au Monde va permettre aux
journalistes d'apporter plus que des témoignages. Au tribunal, ils vont également présenter une preuve accablante.
En 1957, Jean-Marie Le Pen est, à vingt-huit ans, le benjamin de l'Assemblée nationale. Il appartient au groupe de Pierre Poujade (1920-2003, fondateur de l'Union de défense des commerçants et
artisans) et a voté l'envoi du contingent en Algérie. Il décide alors de s'engager pour six mois par « solidarité avec ces jeunes hommes » (1). Intégré dans la Légion étrangère au 1"
REP (régiment étranger de parachutistes), il arrive en janvier 1957 en Algérie. La bataille d'Alger fait rage. Sur décision du gouvernement de Guy Mollet, ce sont maintenant les parachutistes qui
assurent le maintien de l'ordre et pourchassent les partisans du FLN. La torture et les exécutions sommaires sont, comme l'avoueront bien plus tard le général Jacques Massu puis le général Paul
Aussaresses, largement pratiquées.
Jean-Marie Le Pen est chargé de missions de renseignement, et c'est le récit de l'une d'entre elles qui est au cœur du procès l'opposant au journal Le Monde. Le 2 mars 1957, vers 22 heures, un
groupe d'une vingtaine de parachutistes dirigé par un grand lieutenant blond fait irruption au 7 rue des Abencérages, petite ruelle située dans la Casbah, chez Ahmed Moulay, quarante-deux ans, un
militant du FLN. Toute la famille dort dans cette maison ordonnée autour d'un patio à ciel ouvert. La femme et les fils d'Ahmed Moulay n'auront aucun mal à reconnaître Jean-Marie Le Pen comme
étant le chef de l'expédition : quelques semaines plus tard, sa photo fait la une des journaux algérois quand le général Massu lui remet la croix de guerre.
Ahmed Moulay est immédiatement frappé par les parachutistes, projeté dans l'escalier puis traîné dans le patio où ses vêtements sont arrachés. Attaché nu entre deux piliers, il est tout d'abord
roué de coups. La séance de torture dont il va mourir a lieu devant sa femme et ses enfants. C'est son fils aîné Mohamed Chérif, alors âgé de dix ans, qui raconte à Florence Beaugé, quarante-cinq
ans plus tard, ce qu'a subi son père : « On a continué de le bourrer de coups. Dans les testicules surtout. Ensuite, ils lui ont fait ingurgiter de l'eau. Une quantité phénoménale. [...] Son
ventre est devenu énorme. Un para lui sautait dessus à pieds joints. [...] Mon père n'arrêtait pas de gémir et de crier. C'était horrible. À un moment, il a perdu connaissance. De temps en temps,
Le Pen hurlait : "Donne-nous un nom et tu as ma parole de soldat que tu seras épargné". » (2) Mais il ne parle pas. Les militaires décident de passer à l'électricité.
Avec eux, ils ont amené un prisonnier, Rachid Bahriz, l'un des frères de la femme d'Ahmed Moulay, afin de le confronter aux membres de la famille. Lui aussi a été longuement torturé au quartier
général des parachutistes. Il va être le seul à assister à la mort de son beau-frère. Celui-ci est emmené dans son atelier d'artisan électricien. Rachid Bahriz est au seuil de la pièce : «
Ils ont repris la séance de torture, à l'électricité cette fois, raconte-t-il. À un certain moment, il y a eu un court-circuit. Tout d'un coup j'ai entendu un cri, puis plus rien. [...] L'un
des militaires a crié : "Mon lieutenant, il est mort !" » (3) Les militaires le rhabillent, traînent son corps dans la rue et lui lâchent une rafale de mitraillette avant de
s'évanouir dans la nuit. Officiellement, Ahmed Moulay a été abattu parce qu'il tentait de fuir.
Mais le lieutenant Le Pen a commis une faute. Le lendemain matin, Mohamed Chérif retrouve un ceinturon kaki auquel un poignard est attaché. Il le cache et quand les parachutistes reviennent à
deux reprises pour fouiller la maison afin de le retrouver, il ne dit rien. Le Pen est furieux, car il s'agit de son arme. Celle-ci va rester dans le buffet familial jusqu'en 2003. Mohamed Chérif
Moulay décide alors de la confier à Florence Beaugé en vue de son procès. Parvenir à le ramener à Paris sera une odyssée pour la journaliste mais, lors de l'audience, son apparition fera
sensation. Il y a de quoi. Car il s'agit d'un couteau original, « en acier trempé long de 25 centimètres et large de 2,5 centimètres ». Un poignard des Jeunesses hitlériennes sur le
fourreau duquel sont gravés ces mots : « JM Le Pen, 1er REP. »
1 Jean-Marie LE PEN, La France est de retour, Michel Lafon, Paris, 1985, cité par Florence BEAUGE, Algérie, une guerre sans gloire, Calmann-Lévy, Paris, 2005, p. 191.
2 Florence BEAUGE, Algérie, une guerre sans gloire, ibid., p. 195.
3 Ibid., p. 196.
Pour en savoir plus :
Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire. Histoire d'une enquête, Calmann-Lévy, Paris, 2005.
Gilles BRESSON et Christian LIONET, Le Pen. Biographie, Seuil, Paris, 1994.
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