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Interviews et reportages sur Hénin-Beaumont

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Publié par David NOËL

À en croire la presse (qui ment), les vacances, désormais « démocratisées », ouvriraient à chacun l’accès à des loisirs de rêve. En vérité, les inégalités se creusent en matière de doigts de pied en éventail.

Chaussé d’une paire de tongs en peau de yak et vêtu d’un pagne assorti, notre agent double Bébert s’est ingénieusement fondu parmi les 40 % de Français qui ne partent pas en vacances. Plutôt que de danser la samba sous les cocotiers, il a médité ce poème de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) : « On appelle vacances les voyages d’agrément d’au moins quatre nuits hors du domicile. »

Longtemps les deux semaines de congés payés conquises par les grévistes du Front populaire et votées le 20 juin 1936 ont épouvanté la bourgeoisie éclairée. Quoi ! Des prolétaires temporairement libérés de la machine oseraient lui disputer le monopole des vacances ? Le spectre du métallo indocile en maillot de bain hante le haut fonctionnaire socialiste François Bloch-Lainé : « Il est nécessaire, pour la sauvegarde de l’ordre public, que les masses ouvrières ne consacrent pas leurs loisirs à développer les fléaux sociaux ou à fomenter des troubles. Tout moyen qui tend à les éloigner de l’alcoolisme ou de la sédition contribue au maintien de cet ordre. L’Éducation populaire en est un : elle offre aux travailleurs des occupations saines et éclairant leur intelligence, les conduit à la modération [1]. »

Modération ? Trois semaines en 1956, quatre en 1969, cinq en 1982... les roublards séditieux en demandent toujours plus. Entre 1951 et 1989, le taux de départs en vacances des Français passe de 31 % à 60,7 % [2]. L’« occupation saine » des salariés devient une activité économique. Dans un secteur de l’hôtellerie-restauration, réputé pour ses conditions de travail idylliques, les soutiers du délassement produisent 6,5 % de la richesse nationale. En 1936, la droite avait rebaptisé « ministère de la paresse » le sous-secrétariat d’État aux Loisirs et aux Sports ; en 2006, le ministre du Tourisme nage le crawl dans les piscines d’euros qu’alimentent 1 million de serveurs et de maîtres nageurs.

Fatuité et farniente

Comme dans l’éducation, la « massification » des vacances n’a pas entraîné de nivellement des inégalités. Au contraire. Vautré devant un compendium de statistiques, Bébert, notre grand reporter, note un creusement des écarts entre les classes sociales. Depuis 1989, le taux de départ en vacances reste bloqué aux alentours de 60 %. Mais il ne s’agit que d’une moyenne. Dans le détail, le ciel de la « démocratie des loisirs » s’assombrit : « En 1999, 43 % des personnes parmi les 10 % de ménages les plus modestes ont effectué au moins un séjour, contre 86 % de celles qui appartiennent aux 10 % de ménages les plus aisés [3] ». La bourgeoisie cultivée combine fatuité et farniente : entre 1957 et 1999, le taux de départs en vacances des cadres et professions intellectuelles supérieures est passé de 82 à 86 %. Durant la même période, ce taux a, pour les ouvriers, régressé de plus de 10 points, passant de 56 à 45 % [4]. Pendant que Jean Daniel félicite BHL pour l’aménagement de son palace « incroyablement luxueux » à Marrakech, moins d’un ouvrier sur deux peut s’offrir une visite chez sa tante bretonne.

Il est en outre hors de question de mélanger les théoriciens cossus du « métissage » avec le tout-venant du salariat. Aux inégalités dans l’accès aux vacances s’ajoutent les inégalités concernant la nature de ces vacances. Quand les pauvres campent avec la marmaille qui braille, visitent les parents, voyagent en groupes ou louent les bunkers en front de mer à la Grande-Motte, les classes aisées choisissent un trekking au Sahara recommandé par Le Nouvel Observateur, un séjour individuel à vocation « culturelle », ou privilégient le tourisme « éthique », qui régénère le citadin par un contact « spirituel » avec la nature ou les autochtones. « La clientèle saharienne, explique l’Unesco, est issue d’une population de cadres moyens et cadres supérieurs, d’enseignants, de professions libérales et médicales, de dirigeants d’entreprises ; en général une population qui dispose de revenus conséquents [5]. »

Ici, la ségrégation sociale rend presque impossible la rencontre au bord d’une plage d’Arnaud Lagardère et d’une caissière de supermarché – à moins que cette dernière n’ait contracté un emploi saisonnier d’hôtesse de yacht. En vacances, la bourgeoisie cultivée n’a qu’une obsession : affirmer son goût de « l’authentique » et se tenir à l’écart des « touristes », c’est-à-dire des salariés en vacances, dont Laurent Joffrin a dressé le tableau délicat : « Beaufs suants, maillots de corps fripés et pastagas éclusés sous le soleil entre la route enfumée et la plage ruisselante d’huile de bronzage » (Libération, 2-3.8.86). Pour maintenir la distance, l’abonné au Nouvel Observateur ou le lecteur des Inrockuptibles doit rechercher des destinations toujours plus lointaines, plus rares, des prestations toujours plus individualisées. Dès 1986, Joffrin s’inquiétait de ce qu’en matière de vacances « petit à petit les moutons se changent en renards et les pauvres sont de plus en plus malins ». Vingt ans plus tard, le directeur de la rédaction du Nouvel Observateur est en tournée promotionnelle pour son livre sur la gauche caviar. Amnésique, il dénonce le mépris des élites pour le peuple. Blanche-Neige porte la barbiche et marmonne : « Miroir, mon beau miroir... »

Notes :

[1] François Bloch-Lainé, L’Emploi des loisirs ouvriers et l’Éducation populaire, Librairie du Recueil Sirey, Paris, 1936, p. 15.

[2] Cité par Jacques Chauvin, Le Tourisme social et associatif en France : acteur majeur de l’économie sociale, L’Harmattan, 2002, p. 37.

[3] Céline Rouquette, « Dix ans de vacances des Français », in France, portrait social 2002/2003, Insee, 2003.

[4] Enquêtes Insee sur les vacances des Français.

[5] « Le Sahara des cultures et des peuples : vers une stratégie pour un développement durable du tourisme au Sahara dans une perspective de lutte contre la pauvreté », Unesco, juillet 2003, p. 30.
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