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Interviews et reportages sur Hénin-Beaumont

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Publié par David NOËL

Briois-Le-Monde-16-06-14.jpgHénin-Beaumont (Pas-de-Calais), envoyé spécial

Surtout, paraître « nor-maux ». Et rassurer. Dans son bureau où domine le buste de Jean Jaurès, Steeve Briois, secrétaire général du FN, élu maire dès le premier tour, l'assure : la politique qu'il mène à Hénin-Beaumont est « pragmatique », et ne cherche pas à cliver. La preuve : il vient de recruter un directeur de cabinet « technique » et pas politique, Gérard Moisan. Ce dernier, présent et discret, approuve : « Je ne suis pas encarté. Je veux sécuriser les procédures et les choix. On est hyper surveillés et on ne veut pas faire la “une” des journaux », explique-t-il.

Dès notre arrivée à la mairie, on nous fait faire le tour du propriétaire. C'est Bruno Bilde le guide. « Regardez comme c'est beau », lance-t-il en désignant un vitrail où est représenté un couple de mineurs avec cette devise : « Travail, Justice, Solidarité. » Officiellement « 5e adjoint aux affaires générales, juridiques, à la communication et aux relations publiques », M. Bilde est en réalité bien plus que ça. Ancien chef de cabinet de Marine Le Pen qui goûte peu la lumière médiatique, il est l'homme-clé de l'équipe Briois : à la fois conseiller politique et stratégique.

Malgré le discours officiel, les premières mesures prises par la nouvelle équipe dans cette ville vitrine du FN façon Marine Le Pen – elle a fait de la ville sa base d'implantation – sont autant de symboles qui collent parfaitement à la ligne du parti d'extrême droite. L'expulsion de la Ligue des droits de l'Homme (LDH) de son local ? Logique, selon M. Briois : « On ne va pas filer un local pour nous faire cracher dessus ! » L'arrêté anti-mendicité qui paraît superfétatoire dans cette ville ? « Ce n'est que le premier étage de la fusée. On l'a fait après une pétition des commerçants. » La création d'une brigade canine et la mise en place de la vidéoprotection sont notamment au programme. Rebaptiser le journal de la mairie du nom de sa liste aux élections, Hénin-Beaumont, c'est vous ? Cela montrerait la volonté d'ouvrir les colonnes de ce magazine à « tous les habitants ».

SÉDUIRE LES MILIEUX HOSTILES

L'équipe frontiste s'est fixé une mission : séduire les milieux hostiles. Beaucoup d'initiatives sont prises en direction des associations, du monde de la culture et des employés municipaux. Concernant les associations, si l'expulsion de la LDH – le bâton – a eu mauvaise presse, la mairie d'Hénin assure vouloir « sanctuariser » les subventions – la carotte. Ils privilégient les associations qu'ils considèrent comme « apolitiques ». « Tout se passe très bien », jure M. Bilde. Récemment, une convention a été signée avec les Restos du coeur pour la mise à disposition d'un local.

Pour Eugène Binaisse, l'ancien maire (apparenté PS), cette stratégie est maligne. « Les associations réclament un site, un minimum d'accompagnement pécuniaire, du matériel… Pour avoir ça, elles doivent collaborer avec la mairie. » « Il faut que le FN donne des gages. En réalité, cette démarche est une imposture », analyse quant à lui Alain Pruvot, leader de la LDH héninoise qui promet, avec son comité de vigilance, de surveiller les décisions de la mairie.

Le FN entend aussi lancer des initiatives culturelles. Le jeune adjoint chargé du dossier, Christopher Szczurek, a en tête la mise en place d'un festival BD. « On veut rendre la culture accessible. Et pas forcément la culture au sens classique. Les gens ont l'impression que la culture n'est pas faite pour eux », avance-t-il.

 Le dernier pilier de la stratégie frontiste à Hénin-Beaumont concerne les employés municipaux. « Pour faire des économies, nous allons passer au maximum par des régies municipales et arrêter les sous-traitances », explique M. Bilde. Ce qui veut dire : utiliser le vivier d'employés de la ville pour l'entretien des espaces verts ou de l'éclairage public.

M. Briois assure qu'il n'y aura pas de réduction d'effectifs, mais un non-remplacement de certains départs à la retraite et un redéploiement des postes. Les relations avec FO, le syndicat majoritaire à la mairie, sont plutôt bonnes, jure-t-on du côté des équipes FN, qui ne cessent d'attaquer l'ancien édile. « On a hérité d'une ville qui n'était pas gérée, c'était l'anarchie », tacle le maire.

« LA GAUCHE A DÉSERTÉ LE TERRAIN »

M. Binaisse réfute ces accusations et défend son bilan de « bon gestionnaire » : « On sous-traitait par la force des choses ! Ils ne peuvent pas seulement utiliser les forces vives des personnels municipaux. » M. Binaisse revendique la baisse de la taxe d'habitation de 10 % annoncée dès l'entrée en fonction de M. Briois. Une décision qui a marqué les esprits. « On nous a volé cette baisse d'impôts ! », assure-t-il. David Noël, leader du PCF local qui a rallié la liste Binaisse en mars, se désole : « Binaisse l'avait fait l'année d'avant et les gens mettent cela au crédit du FN… » M. Briois affirme que c'est grâce aux économies faites en réorganisant les services et par le recours aux régies municipales que cette baisse a été financée.

L'opposition de gauche est désemparée. Au conseil municipal ils sont six ; plus l'ancien maire socialiste Gérard Dalongeville, qui vote souvent les propositions du FN. Les élus d'opposition se plaignent de la façon dont se déroulent les séances des conseils municipaux. « Ils organisent une “claque” », assure M. Noël. M. Bilde reconnaît que les frontistes organisent leur venue au conseil : « On envoie un mail à tous nos sympathisants pour les prévenir. Mais la capacité du public a été augmentée, et rien n'empêche les autres partis de mobiliser. »

L'opposition de gauche est-elle en mesure de reconquérir la ville ? La chose ne sera pas aisée selon les principaux intéressés. « Il faut tout reprendre à zéro. On doit trouver des gens qui savent se battre sur le terrain, des militants. C'est un travail extrêmement long, une reconquête profonde doit se faire », estime Pierre Ferrari, jeune figure socialiste locale qui a pris ses distances avec le parti suite aux affaires dans le Pas-de-Calais. Il a refusé d'être sur la liste Binaisse aux municipales. « La gauche a démissionné de son rôle, ajoute-t-il. Elle a déserté le terrain. Et pendant ce temps, le FN l'a occupé. »

Le communiste David Noël, pense aussi que « c'est un travail de longue haleine ». Il ajoute : « Il faut convaincre les gens qu'ils sont démagogiques et qu'ils mentent. C'est une bataille idéologique que l'on doit mener. On doit s'adresser à l'intelligence des gens. »

Abel Mestre

Légende photo : Le nouveau maire d'Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), Steeve Briois, le 12 juin dans son bureau. | Cyril Bitton frenchpolitics/ pour Le Monde


Source : Le Monde
Lundi 16 juin 2014

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