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Interviews et reportages sur Hénin-Beaumont

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Publié par David NOËL

Jean-Luc Melenchon 31Ce jour-là, Jean-Luc Mélenchon a chaussé ses lunettes et s'est accoudé à son pupitre. C'était à Villeurbanne, le 7 février, dans un de ces meetings où le candidat du Front de gauche fait, depuis le début de sa campagne, salle comble. "On m'a dit que mon problème avec vous, c'est que je suis trop intellectuel..., a-t-il commencé. J'ai répondu que je ne l'étais pas assez. Car le peuple est bien plus cultivé que ne le croient les puissants, et lorsqu'il ne l'est pas il aime quand même les belles choses..." Puis il a brandi quelques feuillets et annoncé : "Je vais faire quelque chose qu'on ne fait jamais dans un meeting : vous lire un passage du plus grand roman populiste, celui de Victor Hugo, Les Misérables." Et voilà que, devant ce public enchanté, les mots du grand écrivain ont fait renaître les émeutiers de 1793, "ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé..."

Le lendemain, à Montpellier, Jean-Luc Mélenchon convoqua à nouveau Hugo. Cette fois le poète, mais toujours sur la Révolution :

"France ! à l'heure où tu te prosternes, Le pied d'un tyran sur ton front, La voix sortira des cavernes Les enchaînés tressailleront"...

Jean-Luc Mélenchon aime mêler l'écrivain à sa propre prose. Il le reconnaît d'ailleurs : "Cet homme qui a commencé sa vie en monarchiste et l'a finie en ardent républicain nous a laissé des milliers de vers à utiliser dans nos discours..." Déjà, en 2005, lors du référendum sur la Constitution européenne, il évoquait les militants du "oui" comme ces bourgeois nantis et conservateurs que Victor Hugo qualifie dans Les Misérables de "belles personnes" face aux "révolutionnaires effrayants mais farouches". Pour cette présidentielle, il en a fait sa marque de fabrique, affichant sa volonté de mener autant un combat politique qu'une campagne d'éducation populaire.

Exception faite de François Bayrou - ancien professeur de lettres comme Mélenchon -, qui cite souvent Edmond Rostand, Aragon ou Jean de La Fontaine, la littérature a rarement droit de cité dans les réunions publiques et meetings politiques. Mais c'est l'orgueil du candidat du Front de gauche que d'être cultivé. Et l'une des raisons de son succès : lorsqu'on interroge ses supporteurs, au sortir des meetings, dans les enquêtes d'opinion, c'est l'un des qualificatifs qui lui sont le plus souvent attribués. "C'est un choix, afin de souligner la dignité de la représentation ouvrière, souligne François Delapierre, son directeur de campagne. Et c'est vrai que les gens en sont frappés." Lui-même s'enorgueillit de maintenir un art oratoire pourtant de moins en moins pratiqué : "Il faut que la belle parole de gauche soit portée bellement", sourit-il.

Jean-Luc Mélenchon est un érudit de l'histoire de France, notamment de la Révolution française, dont il a lu presque tous les récits, de Michelet à Albert Soboul ou François Furet, et un ardent défenseur de la figure de Robespierre, proscrit dans tous les partis sauf au Parti communiste.

Usant d'une construction littéraire, faite de métaphores et de scènes croquées à grands traits rouges, il convoque presque toujours dans ses discours les héros de 1789 et truffe ses meetings de révolutionnaires surgissant derrière la barricade, d'ouvriers se tenant droit sous la mitraille qui laissent son public saisi. "La difficulté d'user de références culturelles, note son directeur de campagne, c'est qu'elles peuvent être humiliantes pour ceux qui ne les possèdent pas. Mais l'Histoire présente l'avantage d'être un fonds commun à tous. Et le choix de faire une campagne avec un fort contenu culturel a permis de répondre à ceux qui nous accusaient de populisme."

Bien joué. L'accusation s'est faite moins dure, en effet. Et cet ancien amoureux de François Mitterrand, d'abord regardé comme un trublion de la gauche, a gagné avec les mots les vraies lettres de noblesse du tribun.

Raphaelle Bacqué

Légende photo : Jean-Luc Mélenchon à Villeurbanne, le 7 février. | AFP/JEAN-PHILIPPE KSIAZEK


Source : Le Monde.fr
Dimanche 25 mars 2012

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