Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Interviews et reportages sur Hénin-Beaumont

Archives

Publié par David NOËL

Il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit à l’être vivant et finit par l’anéantir, qu’il s’agisse d’un homme, d’un peuple ou d’une civilisation. 
(Friedrich Nietzsche, Deuxième considération intempestive, 1874)

Au lendemain de la conférence de Munich, qui vit le Royaume-Uni et la France abandonner la Tchécoslovaquie,  Winston Churchill avait prévenu « Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre ».
De fait, Edouard Daladier et Neville Chamberlain, réunis à Munich le 29 septembre 1938 à l’initiative de Mussolini, laissèrent Hitler s’emparer des Sudètes au grand dam de l’Union soviétique, exclue de la conférence. La Tchécoslovaquie impuissante fut démantelée quelques mois plus tard, et les troupes allemandes entrèrent à Prague le 15 mars 1939.

Le 18 janvier dernier, le déshonneur n’était pas dans le camp des centaines de milliers de manifestants qui ont défilé contre la guerre en Irak. Ils étaient plus de 50 000 à Washington, 25 000 à Paris, 15 000 à Marseille, 2 500 à Lille… Toute la journée, les manifestations se sont succédées dans une quarantaine de villes françaises, mais aussi dans les plus grandes villes d’Allemagne, du Canada, de Suède et d’Angleterre.

En déclenchant une guerre que rien ne justifie, alors même que les peuples se mobilisent en faveur de la paix, l’administration Bush a résolument choisi le camp du déshonneur.

Pourtant, étrangement, la plupart des dirigeants socialistes récusent le terme de pacifisme : « Il ne faut pas tomber dans un discours pacifiste bêlant » prévient Jean-Marc Ayrault ; Vincent Peillon est tout aussi catégorique : « Le pacifisme n’est pas la bonne attitude. Il y a des guerres qu’il faut mener ». Michel Tubiana, président de la Ligue des Droits de l’Homme affirme quant à lui que la LDH n’est pas pacifiste : « Nous y avons même perdu une partie de la LDH juste avant la seconde guerre mondiale, mais le débat a été tranché dans le sens inverse de celui du pacifisme ». 
Au fond, ces justifications reflètent la mauvaise conscience d’une grande partie de la gauche vis-à-vis du pacifisme : tout au long de la guerre froide, le pacifisme a, dans une certaine mesure, été instrumentalisé par le Parti Communiste qui dénonçait vigoureusement l’impérialisme américain alors même qu’il légitimait l’impérialisme soviétique.
Longtemps divisés, les socialistes se convertissent à la Realpolitik  au début des années 1980 :
en novembre 1983, au moment où les pacifistes français et allemands se mobilisent pour protester contre l’installation de missiles Pershing-2 en RFA, François Mitterrand constate que « Les missiles sont à l’Est quand les pacifistes sont à l’Ouest ». En 1991, malgré la démission de Jean-Pierre Chevènement, il engagera sans état d’âme la France dans la guerre du Golfe.

L’évocation de la conférence de Munich a longtemps paralysé les pacifistes français ;  de fait, en septembre 1938, la gauche française était profondément partagée quant à l’attitude à adopter vis-à-vis de l’Allemagne nazie. Il semblerait qu’une grande partie des militants socialistes et communistes aient plutôt ressenti un « lâche soulagement » en apprenant la signature des accords de Munich. Nous savons aujourd’hui que, loin de sauver la paix, les accords de Munich permirent à l’Allemagne de se renforcer en prévision de la guerre qu’Hitler et ses proches avaient d’ores et déjà l’intention de déclencher.
Fallait-il pour autant jeter l’opprobre sur les pacifistes au motif que leur « aveuglement » aurait largement contribué au succès des entreprises hitlériennes ? Evidemment non. D’ailleurs, les militants socialistes et pacifistes furent souvent les premiers à dénoncer le national-socialisme à un moment où une partie de la droite faisait sienne un slogan appelé à la postérité, « Plutôt Hitler que Blum » ; ce sont les idéologues du régime de Vichy, soucieux d’expliquer l’effondrement de mai 1940 qui ont vulgarisé la thèse de la responsabilité du pacifisme - comme d’ailleurs de « l’esprit de jouissance » - dans la défaite des armées françaises (1).

Que l’évocation de la conférence de Munich relève aujourd’hui du mythe politique, personne ne songe à le nier ; il reste que ce « complexe de Munich » possède une telle prégnance qu’il contribue à atténuer l’expression du pacifisme.
Les socialistes du vingt-et-unième siècle rejettent désormais le pacifisme intégral ; paralysés par le « complexe de Munich », ils professent un pacifisme relatif qui les a conduit à soutenir l’action de l’OTAN au Kosovo en 1999. Il est urgent de relire l’hallucinante déclaration de l’Internationale Socialiste à propos des frappes aériennes de l’OTAN au Kosovo :
« La tragédie qui eut lieu en Bosnie se répéta au Kosovo et, une fois de plus, la communauté internationale – après avoir épuisé toutes les voies politiques – dut faire appel à l’utilisation extrême de la force afin que soient respectés les droits fondamentaux de tous les individus et de tous les peuples. »    
L’Internationale Socialiste en restera là : pas un mot sur les centaines de civils victimes des fameux « dommages collatéraux » ; à aucun moment, l’Internationale Socialiste ne dénonça ce qui fut pourtant une guerre d’agression, violant ouvertement la charte de l’ONU – qui exige qu’une délibération du Conseil de Sécurité précède toute frappe militaire – et le Pacte atlantique – dont les paragraphes 1 à 7 engagent les Alliés à s’abstenir de régler leurs différends par la guerre, sauf s’ils sont attaqués.
Et pourtant, les signataires de cette déclaration s’appellent François Hollande, Tony Blair, Ehoud Barak, Gerhard Schröder… Et pourtant, l’Internationale Socialiste est la lointaine héritière de la Deuxième Internationale…
En novembre 1912, à l’occasion du Congrès de Bâle réuni par l’Internationale alors que la guerre des Balkans ensanglantait l’Europe, Jean Jaurès proclamait dans un discours magnifique : « Je briserai les foudres de la guerre qui menacent dans les nuées ».
Autre temps, autres mœurs…
Même si, à l’instar de Michel Winock, la plupart des historiens reconnaissent aujourd’hui qu’« Il est hautement probable que Jaurès, la vanité de ses efforts de paix étant avérée, eût adhéré à la politique de défense nationale », il reste que Jaurès a clairement inscrit le pacifisme au cœur de la culture politique socialiste. Il est symptomatique de constater que ceux-là même qui refusent le pacifisme intégral réclament en même temps un aggiornamento idéologique du PS sur une ligne sociale-libérale.

Les maladresses et l’arrogance de l’administration Bush lui ont semble-t-il durablement aliéné les opinions publiques et les gouvernements européens. La France et l’Allemagne iront-elles au bout de leur logique de refus de la guerre annoncée en Irak ?
Rien n’est moins sûr. Les quinze membres du Conseil de Sécurité de l’ONU doivent se réunir à l’issue de la remise du rapport des inspecteurs en désarmement, le 29 janvier. Dans l’hypothèse où une majorité se dégagerait en faveur d’une intervention militaire contre l’Irak,  Jacques Chirac et Dominique de Villepin pourraient hésiter devant le coût politique d’un veto français, qui empoisonnerait pour longtemps les relations entre les Etats-Unis et la « vieille Europe ».
Le succès de la manifestation nationale du 15 février contraindrait le gouvernement français à aller jusqu’au bout. A contrario, une faible mobilisation augurerait sans doute d’un ralliement prochain à une intervention militaire contre le régime de Bagdad.

Oublieux de ses racines, le Parti Socialiste a fait le choix du déshonneur en 1991, en 1999, en 2001. Les centaines de milliers de manifestants du 18 janvier, eux, n’ont pas fait le choix du déshonneur, ils récusent le pacifisme relatif, ils haïssent les « guerres humanitaires ».
Et si, enfin, nous parvenions à surmonter le « complexe de Munich » ?

David NOËL

(1) : cf. Le Bretzel numéro 6, pages 10-11.


Source : Le Bretzel
Numéro 9, février 2003

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article