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Interviews et reportages sur Hénin-Beaumont

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Publié par Marie-Serge OPIGEZ

liberation.gifDéjà bien implantée autour de Metaleurop, l'extrême droite tente de récupérer la fermeture de l'usine nordiste.

Christophe FORCARI
Hénin-Beaumont, envoyé spécial

Sur la route qui mène à l'usine Metaleurop, à moins de 200 mètres des murs d'enceinte du site, une longue file de voitures garées et une toute petite plaque au mur signalent «La mosquée de la paix». A l'intérieur, ils sont une trentaine de fidèles à prier, pour la plupart des retraités de l'usine. Les 830 salariés de la fonderie encore en activité attendent toujours d'être fixés sur leur sort. «L'usine part, la mosquée, elle, elle reste», jette l'un d'eux, badge CGT au revers de la veste. «A Sangatte, on a donné 15 000 francs [près de 2 300 euros, ndlr] aux clandestins pour qu'ils rentrent chez eux. Nous, on nous fout dehors sans rien, à coups de pied au cul», lâche Jacques, qui revendique plus de «vingt ans de boîte».

Activisme. Sur cette terre ouvrière du Pas-de-Calais où Jean-Marie Le Pen a atteint 18,4 % des voix au premier tour de l'élection présidentielle, et plus de 22 % au second, le FN avance, scrutin après scrutin. Et entend faire de Metaleurop le symbole de «l'insécurité sociale» qui fait sa fortune politique. Marine Le Pen y a fait un saut hier pour tenter de transformer la colère ouvrière en bénéfices électoraux (lire ci-dessous). Escapade discrète, tant l'activisme frontiste, efficace dans les urnes, suscite des réactions dans la rue.

Lundi, invités par le maire centre droit de Noyelles-Godault à participer à un défilé de soutien aux salariés, les élus FN avaient été priés de déguerpir par des militants cégétistes. Et les militants frontistes se gardent d'aller tracter jusqu'à la sortie de l'usine. Pourtant, visible ou non, l'extrême droite s'incruste. Ces derniers jours, les boîtes à lettres ont accueilli un tract du FN dénonçant «le grand capitalisme apatride, l'argent roi qui sacrifie des vies». Des termes que ne renierait pas Lutte ouvrière... «Ce sont les nouveaux maîtres de nouveaux esclaves dans une Europe de marchands. Nous vivons dans une société du profit immédiat où toutes les valeurs ont été inversées», renchérit Eric Iorio, conseiller régional FN du Nord-Pas-de-Calais et nouvel époux de Marine Le Pen.

«Fils du peuple». Pour l'extrême droite, Metaleurop résume tous les méfaits de «l'euromondialisme». «La gauche, ici, a abandonné le terrain. Et personne ne peut voter à droite. Les gens ont le sentiment que plus personne ne se préoccupe de leur sort», assène Laurent Brice. C'est lui qui est à l'origine, avec Steeve Briois, conseiller régional et élu municipal d'Hénin-Beaumont, de l'implantation du FN dans le département. Ces deux trentenaires ont commencé à militer dès le lycée. Grand-père mineur et communiste et père ouvrier sidérurgiste pour l'un, grand-père mineur aussi pour l'autre, tous deux revendiquent des parcours de «fils du peuple», des généalogies de vrais ch'tis. «Les logements miniers ne sont plus entretenus. Les toilettes sont toujours au fond du jardin, les toitures fuient et les installations électriques datent des années 20, s'énerve Laurent Brice. Et quand les ayants droit, les veuves de mineurs, décèdent, les corons sont réhabilités et des familles d'immigrés s'y installent !»

Le site de Metaleurop est à cheval sur deux communes, Noyelles-Godault et Courselles, dans lesquelles Steeve Briois a recueilli plus de 35 % des voix au second tour des législatives de juin dernier. A Hénin-Beaumont, il a même atteint 45 % des suffrages dans les anciennes cités minières. Dans un bar de Courcelles, près du comptoir, une photo montre le patron, Jacques, vêtu du blazer du service d'ordre du FN, aux côtés de Le Pen. C'est un café où l'on vient se parler, se réconforter entre sympathisants lepénistes. Annie, 53 ans dont trente et un à Metaleurop, vit dans l'angoisse des «prochaines traites de la maison qu'on n'a pas fini de payer. Après la guerre, le mineur a nourri toute la France. Et aujourd'hui, on voudrait faire comme si nous n'existions pas !» Bruno Bilde, militant lepéniste, reconnaît que «le FN prospère sur la misère sociale de la région parce qu'il propose une solution alternative à tout ce qui a été fait avant».

Sans illusions. Au balcon de la mairie de gauche d'Hénin-Beaumont, une banderole proclame «soutien aux salariés de Metaleurop et à la gendarmerie», menacée de fermeture. «Mais la gauche a creusé un peu plus le fossé entre l'assisté et le smicard, s'agace Jean-Claude Ménin, imprimeur et adhérent FN. Après avoir accompagné la fermeture des mines, le PS et le PCF ne peuvent plus regagner le terrain perdu.» Alors, c'est le FN qui s'efforce de l'occuper. Steeve Briois se montre chaque vendredi sur le marché et inonde la ville de tracts deux fois par mois. De quoi désespérer ce qui reste du tissu local communiste. Sans illusions, Jean-Bernard Deshayes, adjoint au maire PCF, a fait son deuil de ce passé rouge. «Le chômage ne fait pas voter communiste. Nos militants sont vieillissants et la désyndicalisation nous a porté des coups rudes, raconte-t-il. Quand les gens travaillaient, la CGT faisait un vrai travail social dans les cités minières. Aujourd'hui, je crois que nous n'avons même plus de représentants dans l'association des accidentés du travail...»

A Rouvroy, longtemps fief communiste, le PCF est descendu sous la barre des 30 % quand le FN passait au-dessus de celle des 20 %. Et il a perdu près de la moitié de son électorat au plan départemental, une base populaire que les rivaux socialistes sont loin d'avoir récupéré. Au total, c'est cette faillite de la gauche qui permet au FN de labourer cette friche électorale. Et pousse Steeve Briois à fanfaronner : «Ici, il n'y a qu'à se baisser pour ramasser les électeurs !».


Source : Libération
Vendredi 31 janvier 2003

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