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Interviews et reportages sur Hénin-Beaumont

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Publié par David NOËL

logo-Plan-B.pngGardes, faites entrer l’accusé !

Le président : Jacques Marseille, vous êtes l’historien économiste préféré de Sarkozy, des médias et du Medef. Vous avez réclamé le malheur du peuple ; le peuple réclame aujourd’hui votre châtiment.

L’accusé : Oui, je me suis rendu à l’université d’été du Medef en 2002. À l’époque, ma carrière médiatique ne décollait pas (PLPL et Acrimed ne parlaient jamais de moi !). J’en avais assez de n’être connu que par mes manuels de propagande scolaire pour lycéens de terminale. En frayant avec mes hôtes du Medef, j’ai retrouvé mes vieux camarades de parti Alexandre Adler et Jean-Louis Gombaud. On avait milité ensemble au PCF. Les deux écrivent maintenant pour Dassault dans Le Figaro. [Marseille rit et agite les bras.]

Le président : Venez-en au fait !

L’accusé : Justement, j’y viens monsieur le Président. Aux agapes du Medef, il y avait aussi Élie Cohen, Jérôme Jaffré, Pascal Lamy, Michel Maffesoli et Maurice Lévy. Autant dire un poker d’as d’abonnés aux émissions de la télé ou aux pages « Débat » du Monde et de Libération.

Ils m’ont enseigné les techniques permettant d’être médiatisé. Élie, qui avait sommé Jospin de privatiser France Télécom, m’a expliqué - entre deux robustes cassoulets - que la télé raffole des rebelles fustigeant le « modèle français » et louant les « réformes » exigées par le Medef. À l’université d’été, j’ai également rencontré Guillaume Sarkozy, président de l’Union des industries textiles. Il m’a mis en rapport avec son frère Nico [ndlr : Nicolas Sarkozy]. Depuis, je conseille ce dernier tout en gardant un œil sur l’autre Nicolas - Baverez - lequel se pousse du col pour être l’unique économiste thatchérien squattant la télé.

Le président : Est-ce pour souligner l’archaïsme des analyses de votre rival que vous avez déclaré sur France Inter : « Si Nicolas Baverez avait existé en 1356, il aurait pu écrire "La France qui tombe" » ?

L’accusé : La France dégringole en effet depuis la fin du règne de Charles V, lequel, comme je l’ai expliqué, en condamnant l’oisiveté des Frères mendiants, a dit : il faut travailler. Cela a représenté un basculement très important vers la modernité.

Le procureur : Chaque fois que l’accusé vante le travail, c’est pour enrichir le capital. Il juge extravagant le traitement des fonctionnaires, mais la plupart d’entre eux ne sont pas, comme lui, simultanément éditorialistes associés au Point, bonimenteurs permanents du petit écran et auteurs couverts d’euros. Car son traitement de professeur à temps plein, payé par le contribuable, ne lui suffit pas. Résultat : ses étudiants ne doivent pas le voir souvent, sauf s’ils le regardent à la télé utiliser à son profit leurs travaux de recherche.

La défense : D’autres font pareil. Bernard Maris, que mon client apprécie de plus en plus au demeurant, est aussi professeur d’université, salarié permanent d’un hebdomadaire dont j’ai oublié le nom - vous savez, celui qui publie des dessins à la Faizant pour cadre socialiste et dont les notaires adorent les éditoriaux -, chroniqueur sur France Inter et débatteur sur I-Télévision...

Le procureur : [d’une voix très dépitée] Mouais, admettons... Reste que l’accusé, qui abhorre les cumuls et les avantages acquis, s’en goinfre. Il peste contre les « régimes spéciaux » des retraites, mais oublie que ses amis Sarkozy et Fillon vont cumuler une demi-douzaine de pensions bien dodues (maire, ministre, etc.). Dans moins de quatre ans, par exemple, le patron de l’UMP pourra toucher - à 55 ans ! - sa retraite de député. Plus de 4 800 euros brut. Un conducteur de train en activité ne gagne que 2 600 euros par mois, travaille un week-end sur deux, une fête sur trois, dort une nuit sur trois en dehors de chez lui et, une année sur deux, ne peut prendre ses congés ni en juillet ni en août avec ses amis abonnés du Plan B. Les voilà, ces privilégiés que dénonce l’universitaire Marseille dont l’emploi est garanti à vie afin qu’il puisse gronder chez Yves Calvi contre l’emploi garanti à vie.

L’accusé : En avril dernier, dans Le Point, j’ai analysé le ton nauséabond que vous employez contre l’élite que nous représentons [Il lit.] : « Il est malsain de flatter à l’excès les rancœurs d’un peuple. Des enragés de 1793 aux babouvistes de 1796, des contempteurs des 200 familles dans les années 30 à ceux du CAC 40 aujourd’hui, aucun n’a jamais fait avancer les choses. La haine des Français contre le "mur d’argent" mine les bases fragiles de notre démocratie. » Je vous remercie. [Marseille salue, comme au théâtre, puis il sort de sa poche une fiole d’eau de Cologne et s’en asperge.]

Le procureur : Vous n’êtes pas à Broadway... L’homme qui paie vos chroniques du Point, François Pinault, est la quatrième fortune de France. Le mur d’argent, il le construit ! Quand il a marié son fils, étaient présents à la noce Jean-Marie Messier, Bernard Arnault, Claude Bébéar, Jean-Louis Beffa, Vincent Bolloré et Albert Frère. « Il y a tout le CAC 40 », s’émerveilla même un invité. Pas étonnant que Pinault ait goûté votre propos.

L’accusé : Vous confirmez tout ce que j’ai écrit [Il prend à nouveau la pose et se cite.] : « Nous avons toujours détesté l’argent, l’entreprise, la richesse ; nous avons une forte tradition catholique et une forte tradition marxiste, et les deux diabolisent l’économie de marché. La pauvreté, c’est essentiellement subjectif. C’est la psychologie individuelle qui en est largement responsable. » La termite populiste semble gagner les tribunaux, trop laxistes pour les délinquants, assistés, fonctionnaires ; trop sévères envers les entrepreneurs qui travaillent dur et paient trop d’impôts.

Le procureur : François Pinault n’a pas réglé d’impôt sur la fortune en 1997. [Il sourit, content de son effet.] Quant au prévenu, il vient d’être condamné par les prud’hommes pour n’avoir pas payé les charges sociales d’une de ses employées. Et comment a-t-il réagi ? Je le cite [Il se rengorge et déclame, tel Marseille lisant du Marseille.] : « Cette femme était employée en free-lance. Elle venait quand elle voulait, elle avait la clé des bureaux, elle n’avait aucune contrainte. » Aucune en effet, si ce n’est celle de travailler pour un patron très entreprenant, surtout avec ses employées, hé, hé.

L’accusé : Vous me faites un odieux procès de Moscou ! Votre cour aimerait m’enfermer dans un camp. Mais les penseurs les plus divers saluent mes analyses. L’UDF Jean-Louis Bourlanges a adoré mon livre sur le colonialisme, le socialiste Jacques Julliard recommande mes chroniques du Point ; le chevènemento-sarkozyste Max Gallo ne cesse de rendre hommage à mes travaux. Et le monarchiste Stéphane Bern s’est pâmé : « J’adore ce qu’il écrit. Je trouve ça passionnant. »

Le procureur : Va-t-il nous débiter tout son press-book ? Car, parmi ses zélateurs, il y a aussi [il récite] le mensuel L’Histoire (qui appartient aussi à Pinault) Christine Ockrent, Yves Calvi, l’émission de France Inter « Rue des entrepreneurs »...

L’accusé [qui l’interrompt]  : Et n’oubliez pas Libération, qui m’a consacré deux pages d’« entretien ». Certains de mes amis ont cru que les questions, à vrai dire très sucrées, de ce quotidien de gauche dont je déplorerai la disparition prochaine, avaient été dictées par mon attachée de presse [Il rit.]. Toutefois, l’affrontement ne m’effraie pas. J’ai ainsi croisé le sabre avec Alain Duhamel sur le thème : « Faut-il que le sang coule pour que la France se réforme ? »

Le président : Et votre réponse ?

L’accusé : Oui. C’est pour cela que je soutiens Sarkozy. J’ai eu l’occasion de l’écrire : « La France est fondamentalement bonapartiste dans ses gènes. Elle a besoin d’un homme fort, autoritaire, populaire, qui prenne des décisions. »

Le président : Eh bien, la nôtre est prise. Dix ans sans aller « chez Calvi ». Et une peine d’intérêt général : vendre à la criée Le Plan B. En place de grève, évidemment.

Paru dans Le Plan B n°4 (oct-nov 2006)
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Commenter cet article

Lourdel Yves 07/03/2010 23:34


Oct-nov 2006, ça date un peu non? Est-ce parce qu'il vient de décéder et qu'il est encensé par toute la classe politique "bien pensante" qu'il a les honneurs du communiqué? Pas une larme en
tous cas pour ce qui me concerne à propos de ce non-événément.
Y.L.


David NOËL 07/03/2010 23:48



Oui, ce monsieur était un ennemi du monde du travail, qui est aujourd'hui encensé par la classe politique bien-pensante.
Nos facétieux camarades du Plan B ont donc tenu à mettre en ligne cet article de 2006 au lendemain de son décès pour rectifier un peu les choses.