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Interviews et reportages sur Hénin-Beaumont

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Publié par David NOËL

En précipitant la dissolution du RPR et de Démocratie Libérale au sein de l’UMP, les principaux dirigeants de la droite française entendaient tourner définitivement la page du gaullisme et construire une force politique aussi solide que peuvent l’être la CDU allemande ou le parti conservateur britannique.
Comme toujours, les termes choisis nous renseignent sur la mentalité des responsables de l’UMP : c’est qu’à l’exception de Jean-Marie Le Pen et de Jean-Pierre Chevènement, plus personne ne parle de la « nation » ; à tort ou à raison, le mot « nation » sent le soufre pour une grande partie de la classe politique.
De même, le terme de rassemblement (Rassemblement Pour la France ; Rassemblement Pour la République) est resté l’apanage des derniers gaullistes qui suivent désormais Charles Pasqua ou Jean-Pierre Chevènement.

Les historiens des prochaines décennies auront le plus grand mal à analyser précisément la nature de l’UMP.
En fait, l’Union pour la Majorité Présidentielle est issue de l’Union En Mouvement (UEM) et pourrait être rebaptisée la « Maison Bleue ». Jean-Pierre Raffarin se présente comme un « moderne » et un « girondin », comprenez que les socialistes suspectés de « jacobinisme » deviennent dès lors des « archaïques ».
Union, mouvement, modernité… Au fond, il ne s’agit là que de platitudes émises par ces sophistes des temps modernes que sont les publicitaires.

En réalité, l’UMP est bien un parti de droite conservateur, dont le seul programme est d’éradiquer les conquêtes sociales pour le plus grand profit des entrepreneurs et des rentiers.

Pour s’en convaincre, il suffit de lire les propos de François Fillon, ministre des Affaires Sociales et qui passe pourtant pour un « gaulliste social » :
« Vous avez défendu l’idée […] que la gauche a toujours été à l’origine des conquêtes sociales quand la droite n’aurait fait que s’y opposer […]. C’est oublier la responsabilité du Front Populaire dans l’effondrement de la nation française en 1940. »
Il s’agit là d’une contre-vérité utilisée par le régime de Vichy pour légitimer ses compromissions avec l’occupant allemand.
C’est que, pour Pétain, pour Laval, pour les dirigeants de l’Etat Français, la défaite de 1940 était inévitable, dans la mesure où l’Allemagne hitlérienne affrontait une France divisée par la lutte des classes poussée à son paroxysme sous le Front Populaire, et affaiblie sur le plan militaire.
Au fond, tandis que l’Allemagne réarmait et occupait la moitié de l’Europe centrale, le gouvernement du Front Populaire négligeait l’armée et incitait les Français à l’oisiveté (cf. les 40 heures et les congés payés...)
Cavanna avait alors 20 ans et avait été envoyé en Allemagne dans le cadre du Service du Travail Obligatoire instauré par le régime de Vichy. Il évoque dans Les Russkoffs les délires de la propagande de l’Etat Français :
« Le prisonnier hante la conscience de la France. Sa mauvaise conscience. N’oublions jamais :c’est notre je-m’en-foutisme qui les a menés là, derrière les barbelés, ces martyrs qui souffrent pour nous. Et aussi notre goinfrerie de congés payés, de semaine de quarante heures, de sécurité sociale, de dinde aux marrons à Noël… »
Il faut faire un sort à ce cliché ridicule qui permit à Vichy de faire juger les principaux dirigeants du Front Populaire lors du procès de Riom de février à avril 1942. D’ailleurs, Léon Blum et ses co-accusés (Edouard Daladier , le général Gamelin) se défendirent si bien que les Allemands durent interrompre le procès avant sa conclusion ; le procès de Riom devenait un réquisitoire contre Vichy.

En réalité, à la veille du 10 mai 1940, la France et l’Angleterre disposent d’autant d’hommes que les Allemands (deux millions de soldats dans chaque camp), de plus de chars (3 000 contre 2 800) et d’une flotte beaucoup plus puissante (514 navires de guerre pour les Alliés contre 104 pour les Allemands).
Dès le mois d’octobre 1936, la France a fourni secrètement une aide logistique aux Républicains espagnols et a fermé les yeux sur le départ de milliers de volontaires anti-fascistes dans les Brigades Internationales ; de plus, Léon Blum nationalise l’industrie aéronautique le 16 octobre 1936.
On peut donc difficilement faire porter la responsabilité de la défaite de 1940 au Front Populaire.
Quant à ce qui est de la lutte des classes et de la discorde civile qu’elle aurait engendrée, on dispose pour la mesurer du nombre de désertions observées durant la « Drôle de Guerre » : Sur cinq millions d’hommes mobilisés, la France a compté en tout et pour tout un millier de déserteurs qui ont franchi les Pyrénées pour rejoindre l’Espagne.
Les véritables responsables de la défaite de 1940 ne sont pas les dirigeants du Front Populaire ; ce sont les militaires, attachés à une doctrine défensive et qui n’ont pas su utiliser leurs unités blindées et motorisées de manière coordonnée, et une partie de la classe politique, pour qui la défaite de 1940 doit être l’occasion d’en finir avec la démocratie pour revenir à une société hiérarchisée et contrôlée par l’Eglise, sur le modèle de l’Ancien Régime (c’est pour cette raison que la Charte du Travail promulguée par Vichy interdit la grève, dissout les syndicats, et crée des corporations).

Lorsqu’il accuse le Front Populaire d’être à l’origine de la défaite de 1940, François Fillon dévoile le vrai visage de l’UMP, celui d’une droite qui condamne l’oisiveté des « classes laborieuses » tout en vouant un culte aux rentiers.
Les propos de François Fillon sont donc loin d’être anodins ; ils reflètent la pensée politique d’une grande partie de la droite française qui n’a jamais accepté que les travailleurs se libèrent de leurs chaînes. Au fond, pour l’UMP et pour le MEDEF, la réduction du temps de travail n’est pas tant une aberration économique, qu’un attentat sacrilège contre un ordre du monde fixé de toute éternité.

C’est à la gauche française de relever le défi des loisirs, et de mettre l’otium à la portée de tous les citoyens.
En 1880 (déjà !) Nietzsche se livrait, dans ce remarquable petit texte tiré d’Aurore à la critique la plus impitoyable de la civilisation du travail dans laquelle voudraient nous enfermer les libéraux. Il est urgent de le relire, son analyse n’a pas pris une ride : 
« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressés aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir - , qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis ! épouvante ! Le « travailleur », justement est devenu dangereux ! Le monde fourmille d’« individus dangereux » ! Et derrière eux, le danger des dangers – l’individuum ! »
A méditer… et à envoyer à vos députés UMP qui ont voté l’abrogation des 35 heures !

David NOËL


Source : Le Bretzel
Numéro 6, novembre 2002

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