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Interviews et reportages sur Hénin-Beaumont

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Publié par David NOËL

logo liberationLe Front national vient de célébrer son 40e anniversaire avec une satisfaction malheureusement justifiée.

En 1972, Jean-Marie Le Pen était à la tête d’un groupuscule mi-patibulaire mi-folklorique, composé des vestiges de multiples chapelles de l’extrême droite. Lui-même, ex-député poujadiste, ex-parachutiste sulfureux, orateur reconnu, étudiant éternel et activiste vibrionnant, avait une notoriété modeste et ambiguë. Quarante ans plus tard, il est le patriarche célèbre, certes contesté, d’une extrême droite réunifiée sous sa houlette, une extrême droite qui pèse désormais lourd dans la vie politique, atteint des scores inimaginables une génération plus tôt aux élections présidentielles, obtient des résultats substantiels dès qu’il y a scrutin proportionnel (européennes, régionales) et a gagné maintes batailles idéologiques. Entre-temps, Jean-Marie Le Pen est devenu la star contestée de la télévision et est même parvenu à se hisser jusqu’au second tour d’une élection présidentielle, avant d’y recevoir un salutaire camouflet. Il n’empêche : la crise aidant, les préjugés florissants, les classes populaires se sentant à l’abandon et son talent délétère le poussant, il a largement atteint son objectif. Jean-Marie Le Pen n’espérait pas gagner mais marquer. C’est fait.

Il a maintenant transmis le commandement de ses troupes à sa fille Marine. Contrairement à lui, celle-ci a bel et bien l’intention de conquérir le pouvoir. Pour cela, elle a entrepris de moderniser l’image du Front national, de le dédiaboliser sans le banaliser. C’est une entreprise ardue mais pas utopique. Marine Le Pen a joué habilement de son allure de femme contemporaine (études, travail, divorce) et de sa prudence face aux tentations du dérapage. Avec l’appui initial d’une presse aveuglée par le goût de la nouveauté et l’obsession de l’apparence, elle a marqué des points. Articles, interviews et portraits ont fleuri, réfléchissant le mythe de l’extrême droite à visage humain : une femme encore jeune, éloquente, énergique, aux répliques assurées et au toupet invraisemblable ne pouvait pas être tout à fait mauvaise. Cliché absurde mais redoutable. Image surtout paradoxale, puisque Marine Le Pen, loin de moderniser la thématique de l’extrême droite, l’enracine au contraire méthodiquement dans l’humus des années 30. Jean-Marie Le Pen vivait dans l’univers des guerres coloniales. Marine Le Pen revient à l’avant-guerre.

Sa dénonciation du «système», des partis de gouvernement, sa haine obsessionnelle des élites sortent tout droit de la rhétorique des ligues des années 30. Réquisitoire furieux contre les privilèges, les prébendes, la répartition des postes et des subventions, elle joue de toutes les cordes d’un populisme décomplexé. Elle y ajoute, comme ses ancêtres de l’avant-guerre, la dénonciation des médias (notamment lorsqu’elle y est reçue avec tous les égards) et une perpétuelle tentative de victimisation : elle dénonce, elle injurie, elle accable, après quoi, la main sur le cœur, elle s’indigne d’être maltraitée. Vieille recette, mais recette efficace. A l’instar des mouvements d’extrême droite d’avant-guerre, elle tire évidemment le plus grand profit de la violence et de la durée de la crise : cela lui permet d’adopter la posture de défenseur des faibles, des maltraités, mais aussi de s’en prendre, comme jadis, à la finance anglo-saxonne, aux banques, aux technocrates. Elle dénonce les oligarques, comme ses aïeux fustigeaient les ploutocrates. Le vocabulaire change, la musique reste.

Autre similitude éternelle : le discours tout entier de Marine Le Pen est imprégné de xénophobie, implicite ou explicite selon les moments. Dans les années 30, l’étranger, c’était le réfugié, juifs fuyant les persécutions et les menaces, ou républicains chassés par les dictatures. Désormais, c’est le musulman qui constitue la cible perpétuelle de l’extrême droite française. Marine Le Pen s’y emploie avec brutalité mais adresse, désignant régulièrement la première les dérives choquantes et se couvrant habilement du manteau emprunté à la laïcité : cibles mouvantes d’une idéologie immuable. De même a-t-elle abandonné les oripeaux du poujadisme pour revenir au dirigisme autoritaire, à l’étatisme impérieux (y compris par des nationalisations et par le démembrement du système bancaire) de l’extrême droite retrouvée des années 30.

Autre parallèle évident et massif avec cette époque : contrairement à Jean-Marie Le Pen dans les années 70, Marine Le Pen peut cousiner avec des mouvements d’extrême droite puissants dans une douzaine de pays, prêts à tout comme elle-même pour disloquer l’Europe puisque le nationalisme extrême constitue le cœur de son identité. Crise, xénophobie, autoritarisme, populisme, Marine Le Pen n’a rien inventé mais a tout retrouvé.

ALAIN DUHAMEL


Source : Libération
Mercredi 10 octobre 2012

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