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Interviews et reportages sur Hénin-Beaumont

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Publié par David NOËL

Raffarin-Kucheida-Lang.jpgAu coeur des soupçons de corruption et de financement occulte, Jean-Pierre Kucheida, le député maire de Liévin, fait front. Derrière lui, tout un système politique à bout de souffle menace de s'effondrer.

Il a les traits tirés, le sourire crispé, mais il tâche de faire bonne figure. Ce jeudi 15 décembre au soir, Jean-Pierre Kucheida, 68 ans, préside un conseil municipal consacré aux orientations budgétaires, comme si de rien n'était. Pourtant, le député maire (PS) de Liévin, élu sans interruption depuis... 1981, est dans l'oeil du cyclone depuis que des soupçons de financement occulte et de corruption planent sur lui. Frédéric Lamand, unique conseiller municipal de droite, prend la parole : "Comment voter votre budget dans de telles circonstances ? [...] Je pense que l'alternance est nécessaire pour la démocratie et cela à tous les niveaux." Jean-Pierre Kucheida encaisse sans mot dire. Puis passe la parole à l'un de ses adjoints chargé de lire une déclaration solennelle de soutien "à monsieur le maire", après avoir rappelé le sacro-saint principe de la présomption d'innocence.

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En ville, tout le monde ne parle que de l'affaire... Chaque jour apporte son lot de détails sur les étranges libertés de "Kuche", comme beaucoup l'appellent affectueusement ici. Et, notamment, l'utilisation, à des fins privées, de la carte de crédit de la Soginorpa, un bailleur social qu'il préside : 1624 euros au restaurant du chef étoilé Marc Veyrat à Veyrier-du-Lac (Haute-Savoie) ; 1000 euros pour un repas (pour dix) chez celui de son ami Marc Meurin, à Busnes (Pas-de-Calais), etc. Jean-Pierre Kucheida a aussitôt plaidé l'erreur, promis de rembourser et démenti toute malversation.

Il n'empêche : "Les dégâts politiques sont incalculables, confirme un cadre de la fédération départementale du PS. Songez qu'il consomme en un repas trois fois le montant de la pension d'une veuve de mineur ! Pour la population, c'est intolérable." Le sentiment de trahison est d'autant plus fort que l'homme porte tout entier les espoirs de ce territoire déshérité. Lui, le "Jaurès du bassin minier", fils et petit-fils de mineur, qui n'a de cesse, dans ses discours vibrants, de demander réparation pour ces générations d'hommes qui ont tant souffert... 

Une armée d'instituteurs laïques

Si -à ce jour- aucune preuve de corruption ni de financements occultes n'a encore été apportée, ce scandale signe la fin d'un système. Et illustre le crépuscule d'une génération d'élus arrivés au pouvoir dans le courant des années 1970. Cette armée d'instituteurs laïques et, pour beaucoup, francs-maçons a conquis un à un tous les beffrois du Pas-de-Calais lors d'un face-à-face historique avec le Parti communiste. Jusqu'à la victoire totale.

Les grands stratèges socialistes locaux sont surnommés les "quatre mousquetaires" : Jean-Pierre Kucheida, donc, mais aussi Jacques Mellick (ancien maire de Béthune, déjà mis à mal par l'affaire OM-Valenciennes), Guy Lengagne (ancien député maire de Boulogne-sur-Mer) et surtout Daniel Percheron, l'actuel président de la région Nord-Pas-de-Calais. Ils ont calqué leur organisation sur celle -stalinienne- du PCF. Soit une armée de plus de 10 000 militants disciplinés. "La culture de la fédé est marquée par l'empreinte minière, explique Jérôme Darras, fils d'un ancien maire de Liévin et directeur des grands projets à la région. Elle est faite de solidarité, de discipline et aussi d'encadrement. Les Houillères prenaient en charge les mineurs de la naissance à la mort. Après la fin de l'extraction, en 1990, les élus ont pris le relais."

L'ancienne cité minière de Liévin (30 000 habitants), l'une des villes les plus pauvres de France, est la clef politique du bassin minier. Sa section PS est forte de 1200 membres (1 personne sur 25, record national!) et vote comme un seul homme selon les consignes des élus. Son local du 6, rue Faidherbe a été construit de la main des militants. Longtemps, le journal de la ville et celui du PS - L'Avenir de Liévin - n'ont fait qu'un. La cité est l'incarnation du socialisme municipal, où le maire pourvoit à tout, en bon père de famille. C'est lui qui distribue les aides, les logements, les emplois. Du clientélisme à l'état pur. "Obtenir quelques heures de ménage dans une école, ici, c'est le Pérou !" indique une ancienne élue. 

Le Front national en embuscade

Au fil du temps, le système s'est sclérosé. Les élus du bassin minier - sans opposition sérieuse - se sont sentis tout-puissants et ont commencé à cultiver l'entre-soi. Ont placé sans vergogne leur progéniture dans des collectivités amies (Elvyre Percheron, Alice Percheron et Marie Kucheida sont salariées du conseil régional) ; attribué des marchés publics à des entreprises dirigées par leurs enfants (Frédéric Kucheida...) ou par des proches ; recasé des amis dans la difficulté ; choisi un frère comme chauffeur de la société d'aménagement qu'il préside (Michel Dagbert à Adevia)... Les "irrégularités substantielles", pointées par les rapports de la chambre régionale de la Cour des comptes, sont légion. 

Demain, la justice dira si les faits constatés sont susceptibles de poursuites pénales. Pour le moment, "Kuche" sauve les apparences. "Ils ne se rendent pas compte à quel point ils se trompent", confiait récemment l'intéressé à l'un de ses proches. Marine Le Pen, elle, candidate dans la circonscription voisine d'Hénin-Beaumont, s'est fait une joie de réclamer une "opération mains propres", dénonçant au bazooka un "système mafieux, d'argent sale, de pots-de-vin, sur le dos d'une population qui souffre". Jamais la percée du Front national dans les terres minières n'a paru à ce point crédible.  

Jacques Trentesaux

Photo d'archives montrant Jean-Pierre Kucheida au côté du député PS du Pas-de-Calais Jack Lang et du Premier ministre d'alors, Jean-Pierre Raffarin (G) lors d'un déplacement le 29 novembre 2004 à Lens. AFP PHOTO JACK GUEZ


Source : L'Express
Vendredi 23 décembre 2011

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