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Interviews et reportages sur Hénin-Beaumont

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Publié par David NOËL

logo liberationPiscine, salle de réception, éclairage public… pour l’instant, le maire évite le terrain idéologique.

Il n’a pas encore accroché de tableau de son choix au mur, ni encadré un souvenir personnel qui lui rappellerait que ce bureau est le sien. Pas la peine : depuis un mois, Steeve Briois se sent comme chez lui à la mairie d’Hénin-Beaumont et dans cette pièce haute sous plafond et boisée où il travaille et reçoit à tour de bras, de «7 h 30 à 21 heures». Des années qu’il en rêvait. Persuadé de gagner, «mais peut-être pas au premier tour», il a minutieusement préparé cette revanche arrachée à une ville de gauche du bassin minier. Quand son équipe FN est arrivée à l’hôtel de ville, elle a trouvé «un vaisseau fantôme» : «plus d’ordinateurs» dit un adjoint, «les broyeuses pleines» complète un autre.

Steeve Briois, 41 ans, avait anticipé ses moindres faits et gestes de premier édile. Dans son bureau, il s’entretient avec son assistant. Lui demande de trouver vite une date dans son planning pour signer la nouvelle convention avec les Restos du cœur. Il insiste :«On fera ça dans les salons d’honneur. Officiellement. Et on fera une petite réception…» Son collaborateur a compris : «Oui, avec la presse.» C’est ça. Briois sait qu’il est et sera scruté à la loupe. Hénin-Beaumont, c’est la vitrine du frontisme municipal encouragé par Marine Le Pen, et la clé de voûte d’une stratégie de crédibilisation du FN. «Quand je me suis présenté pour la première fois, il y a des années, ce n’était pas pour faire élire Marine Le Pen en 2017», balaye Briois. Avant de concéder : «Si la ville est bien gérée et que ça peut contribuer à gommer la soit disant "mauvaise gestion" des trois villes FN que nous avions, tant mieux.»

Le maire détaille les chantiers qu’il a pour la ville. Il avance désidéologisé. Le terme ne lui plaît pas. «Un projet de piscine, la réouverture d’une salle de réception, l’éclairage public, ce n’est pas idéologique de toute façon ! Moi, je veux honorer la fonction. Ce n’est pas connoté.» Pour donner des gages et se démarquer de l’extrême droite, il parle de l’exposition sur la déportation qu’il a accueillie à l’hôtel de ville, après son élection.

«Amis homosexuels». A la mairie, on retrouve les proches qui ont fait sa campagne. Bruno Bilde, un de ses adjoints, fait visiter les lieux, s’attarde pour parler de la toiture qui fuyait ou des pièces qui sentaient le renfermé… Au premier étage, Aurélia Beigneux, l’adjointe aux affaires sociales, raconte les premiers mariages qu’elle a célébrés. Le week-end prochain, elle unira deux hommes. «Cela ne me gêne absolument pas. 80 % de mes amis sont homosexuels.» Elle aussi joue la carte de la banalisation : «On a dit tellement de mal sur notre dos, quand les gens nous voient agir de façon normale, ça les étonne.» A la permanence de Christopher Szczurek, l’adjoint aux associations et à la culture, un habitant vient présenter son projet de marché aux puces pour son association d’aide aux plus démunis. Pour lui, les politiques sont «tous des escrocs», sauf «Steeve» qui l’a aidé plusieurs fois quand il en avait besoin. «De toute façon, on n’est pas là pour mettre tout le monde à notre botte», rassure l’adjoint. L’homme en face de lui acquiesce : «Et je suis d’origine marocaine.»

Steeve Briois affirme qu’il ne sent pas «d’hostilité particulière» dans la ville et dit préférer les «relations courtoises au conflit permanent». Au conseil municipal pourtant, comme grisé par sa nouvelle place après vingt années d’opposition, il s’est parfois fâché et s’est souvent moqué de ses adversaires. Il a laissé la salle huer la gauche. Les socialistes l’ont traité de «magicien» avec ses dépenses en hausse et ses rentrées fiscales en baisse (notamment à cause de la baisse de 10 % de la taxe d’habitation). Pour brouiller les pistes, les élus FN ont applaudi le discours antilibéral du conseiller municipal communiste David Noël, qui protestait contre la baisse des dotations de l’Etat. Et l’ancien maire socialiste, Gérard Dalongeville (condamné à trois ans de prison pour détournements de fonds il y a un an) a voté pour le budget du FN.

La veille du 1er Mai, dans la salle d’honneur de la mairie, il y avait du monde. Ambiance apéro et brins de muguet. Steeve Briois a invité les 700 employés municipaux au pot de la fête du travail, une tradition qui avait disparu avec la municipalité précédente (divers gauche). Les trois quarts des salariés sont venus, sans hostilité apparente. Certains juste pour voir, d’autres franchement contents, empressés autour du maire. Comme si Briois fêtait une nouvelle fois sa victoire. Dans la foule, il y a le délégué CGT René Gobert qui avait appelé à ne pas reconduire le maire précédent, Eugène Binaisse (soutenu par le PS et le PC). Il défend plusieurs salariés aux prud’hommes contre l’ancienne municipalité pour des cas de harcèlement moral et semble sans a priori envers les nouveaux élus FN : «Ils viennent d’arriver, il faut les laisser se retourner», dit le syndicaliste. Deux employées - à la CGT elles aussi - vont plus loin : «Ils viennent nous dire bonjour. Ils sont polis, souriants. On a l’impression d’avoir de l’oxygène, alors qu’ils ont juste une attitude normale.»

«Pleins phares». Le maire FN a été en partie élu avec les voix du personnel municipal, peu fan du précédent maire. Mais d’autres salariés sont consternés que le FN ait ravi l’hôtel de ville, comme cette employée restée chez elle le jour du pot : «L’ancien maire ne connaissait pas tous les agents, mais il n’est pas mauvais et il a mis de l’ordre dans les finances de la ville», placée sous tutelle après la gestion de Gérard Dalongeville. «Briois, lui, c’est le FN, mais les gens n’ont pas l’air de s’en apercevoir», soupire-t-elle.

De son côté, Franck Mayeux, pour Force ouvrière (majoritaire), se dit en «vigilance plus plus» depuis l’arrivée du Front national. «Il y a eu d’abord de l’inquiétude, parce que c’est quand même le FN. Hénin-Beaumont, c’est la ville-test pour le FN, ils ont les pleins phares médiatiques et politiques, ils n’ont donc pas intérêt à faire de faux pas. Je leur ai dit : "Le moindre droit bafoué, je vous rentre dedans."» Une autre employée, pourtant ouvertement anti-FN avant l’élection, relativise désormais : «Il faut aller de l’avant… Il ne faut pas avoir des idées toutes faites sur eux. Et puis le socialisme, qu’est-ce qu’il a fait pour nous ?»

Haydée SABÉRAN Envoyées spéciales à Hénin-Beaumont et Charlotte ROTMAN


Source : Libération
Mercredi 7 mai 2014

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