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Images aléatoires

Jeudi 3 juillet 2008
Où est passé le PS ?”, titrait Libération. À la Maison de la Chimie à Paris, lui ont répondu en chœur radios et chaînes de télévision, qui n’ont eu d’yeux que pour Ségolène Royal. L’ex candidate socialiste lançait devant ses parti­sans sa campagne pour le prochain congrès socialiste. Car, pour elle, rien ne semble avoir changé, aucune leçon de la défaite ne semble devoir être tirée. La même forme, la même personnalisation, les mêmes idées et les mêmes médias qui embrayent sans sourciller.

L’autre événement retenu à l’agenda du calendrier médiatique se déroulait à Saint-Denis sous la houlette d’Olivier Besancenot. Large couverture, là aussi, sans qu’on en apprenne beaucoup plus sur le projet politique discuté. Ainsi va le récit médiatique dominant sur l’état de la gauche, avec à un pôle un PS aspiré vers le centre et à l’autre un nouveau parti d’extrême gauche qui en fait sa cible.

On nous raconte une histoire, comme celles qu’on nous a déjà contées, il y a quelques mois, réduisant le débat présidentiel au trio Sarkozy-Royal-Bayrou. On sait ce qu’il en est aujourd’hui. Qu’importe, on continue, mais on s’adapte. L’histoire et les acteurs ne sont plus les mêmes. Mais c’est toujours un seul scénario à la fois : aujourd’hui, pour la gauche, c’est celui d’une crise dont elle ne sortira jamais, divisée et écartelée entre deux pôles qui se clament eux-mêmes irréconciliables.

Du coup, tout ce qui ne rentre pas dans ce cadre est zappé, minoré. Les débats du courant Nouveau parti socialiste, dirigé par Emmanuelli et Hamon, qui se tenaient à la Sorbonne avec une assistance comparable à celle de la Maison de la Chimie ? Ignorés ou réduits à la portion congrue. Le même sort avait été réservé cette semaine aux travaux de la direction du PCF sur la préparation de son prochain congrès ou la semaine précédente à la seule rencontre européenne tenue en France à son initiative au lendemain du NON irlandais.

Pourtant, qui est le plus en phase avec les interrogations du pays, avec les recherches politiques qui le remuent, avec tous ceux qui se battent en ce moment contre la politique sarkozyste en se demandant comment imposer au plus vite une autre politique ? Ceux qui sont au PS n’ont qu’une idée en tête, la candidature présidentielle de 2012, ceux qui en son sein hésitent à condamner la liquidation des 35 heures ou s’alarment du NON irlandais ? Ceux qui à la LCR veulent faire de l’union avec les socialistes en toutes circonstances une barrière infranchissable ? Sommes-nous bien sûrs que nous ayons là les deux grands courants de pensée qui traversent actuelle­ment les têtes du peuple de gauche dans notre pays ?

La gauche est en crise, sans nul doute. Mais une des manières de l’alimen­ter, et non de contribuer à la résoudre, est précisément de focaliser tout le débat sur des impasses et non sur les recherches de construction nouvelle. La crise, ce n’est pas l’encéphalogramme plat. Le débat s’anime au contraire un peu partout. Au PS, où l’issue de la confrontation engagée a rarement été si incertaine. Au PCF, où l’élaboration d’un nouveau projet politique et la réno­vation profonde du parti sont désormais au centre de toutes les discussions.

Parmi ceux qui cherchent du côté du NPA une issue à l’inefficacité de la gau­che. Chez de très nombreux syndicalistes et responsables associatifs qui, engagés dans la résistance à la politique gouvernementale, s’interrogent sur le meilleur moyen de donner plus de force politique à leurs combats.

L’issue de ces débats n’est pas écrite, certes. Les réponses divergent fortement sur le projet, sur les chemins de l’union. Mais raison de plus pour que le débat populaire, celui de la grande masse des militants, s’invite dans les discus­sions. Il bousculera les scénarios médiatiques bien trop facilement ficelés en dehors de lui. Ne nous laissons pas décourager. Et ouvrons partout le débat sur l’avenir de la gauche.
par David NOËL publié dans : Débats communauté : Un PCF de lutte des classes !
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Dimanche 15 juin 2008
Comment lutter contre le chômage, ce fléau redouté par tous ? Angoisse quotidienne pour les privés d’emploi, menace de plus en plus réelle pour les salariés en activité : quelle famille n’est pas en butte à cette réalité du système actuel ? Pour la classe dirigeante, la question se pose en d’autres termes : comment conserver cette « armée de réserve » que sont les chômeurs, tout en masquant la réalité aux victimes et à l’«opinion publique» ?

La réponse des capitalistes est simple : pour supprimer le chômage, il suffit de supprimer les chômeurs (visibles). Plus de la moitié des chômeurs relevant de l’ASS ou du RMI ne sont déjà plus comptabilisés dans les chiffres officiels du chômage, sans compter tous ceux qui ne perçoivent plus rien du tout.

Un enjeu de cette importance, pour la classe dirigeante, exige un arsenal à la hauteur. La fusion ANPE/UNEDIC n’a pas d’autres buts que d’aggraver l’exploitation par le travail forcé. Elle programme la sortie du chômage à tout prix pour arriver à 5% de chômeurs visibles en 2012, en durcissant les contrôles et en facilitant la suppression des allocations. La modification du Code du Travail le prévoit. Dernier outil en date pour atteindre cet objectif : la définition de l’Offre Valable d’Emploi (OVE), dont l’objectif est notamment de procéder à des radiations massives.

Pour mettre en oeuvre un tel dispositif, le patronat ne manque pas de candidats motivés. Après la présidence CFDT de l’UNEDIC, puis la disqualification de l’UIMM pour le poste, Parisot a imposé son candidat, l’homme d’affaire Geoffroy Roux de Bézieux. Immédiatement, il a proclamé son engagement en faveur des intérêts des entreprises et sa détermination à renforcer la flexibilité du travail. Nous voilà prévenus !

Le plus gros du travail étant fait, il ne restait plus à la ministre Christine Lagarde qu’à le faire apprécier par les syndicats. C’était l’objet de la réunion tripartite Etat-syndicats-patronat du 6 mai dernier. Face au désaccord des syndicats, Christine Lagarde et Laurent Wauquiez (Secrétaire d’Etat à l’emploi) ont décidé de présenter une loi de toute façon.

Offre valable (ou raisonnable), mais pour qui ? Les chômeurs ou les patrons ? Dans son projet, le gouvernement définit ainsi « l’offre valable d’emploi » et les nouvelles obligations pour le demandeur d’emploi :

- Pendant les 3 premiers mois, le chômeur doit accepter tout emploi à hauteur de son salaire antérieur.

- Après 3 mois, il doit accepter 5% de diminution de salaire pour un contrat « compatible avec sa qualification ».

- Après 6 mois, la baisse de salaire qu’il doit accepter passe à 20%, avec un temps de transport de 2 heures maxi.

- Au bout d’un an, il est dans l’obligation de prendre tout poste de travail avec un salaire au moins égal à 57% de son salaire antérieur (montant de l’allocation chômage).

- La sanction tombe au deuxième refus.

Pour arriver à ses fins, le pouvoir doit faire passer l’idée que le chômage, en fait, est le résultat du comportement des chômeurs. Les emplois existent, voyez-vous, mais les chômeurs ne veulent pas travailler ! Ils doivent donc faire preuve d’un peu de bonne volonté. Que faire ? Une petite prime pour ceux qui trouvent un emploi après un an de recherches et de sacrifices ; une diminution puis la suppression de leur minimum vital pour ceux qui « ne veulent pas » trouver !

Autre arrogance patronale : les entreprises n’arriveraient pas à recruter ! En réalité, on peut évaluer le nombre d’offres d’emploi non pourvues à 200 000 – et non à 800 000, comme annoncé dans les chiffres officiels. Il est vrai qu’il existe des métiers dits « sous tension », comme par exemple dans le bâtiment et la restauration. Mais si les patrons ne trouvent pas de salariés à leur mesure, la cause principale n’est-elle pas à rechercher dans les conditions de travail inhumaines et les salaires honteusement bas qui sont le lot des manœuvres, des plongeurs, des serveurs, qui sont exploités jusqu’à la maladie, et dont les heures de travail ne sont, pour une bonne part, jamais déclarées à l’administration ? Bon nombre de « sans-papiers » en savent quelque chose.

D’année en année, les critères de l’« offre valable » ont été de plus en plus sévères. Aujourd’hui, peu importe le métier, la formation, la qualification, sans parler des aspirations du demandeur. Et pourtant, déjà, une grande masse de chômeurs finit souvent par accepter n’importe quel poste pour simplement vivoter. Si dans une situation dominée par la précarité, près de la moitié des chômeurs indemnisés travaillent déjà à temps partiel, c’est bien que leur premier souci est de retrouver un emploi. Mais ce n’est pas assez pour le Medef, et le gouvernement vient à la rescousse.

L’emploi forcé offre de nombreux avantages aux capitalistes. Il fait pression sur les salaires par la déqualification des emplois. Il accroît les profits des officines privées de placement (soit-dit en passant la restructuration de ce secteur va occasionner la suppression de 10 000 emplois). Enfin, l’Etat peut transférer une partie des cotisations chômage (excédent ASSEDIC, dû à la baisse des allocations) vers les retraites (déficit assurance vieillesse).

Depuis 2001, le nombre de privés d’emploi exclus de l’assurance chômage est passé de 46% à 50%. Le travail précaire ne permet pas de cotiser suffisamment pour ouvrir des droits, sans compter les radiations. Le système d’Offre Valable d’Emploi aura le même résultat que celui mis en place en Angleterre et en Allemagne : l’augmentation des travailleurs pauvres et des exclus. Il s’agit d’une véritable machine de guerre qui a pour cible l’ensemble du salariat.

Contrairement au mythe officiel, les fraudes sont extrêmement marginales parmi les millions de demandeurs d’emploi potentiellement indemnisables. Mais suite à un intense matraquage médiatique, une majorité de français serait favorable aux mesures que prépare le gouvernement. Cependant, dans le même temps, les deux-tiers des salariés pensent qu ’ils peuvent se retrouver dans la même situation que le chômeur. Dans un marché où une offre (le plus souvent de courte durée) correspond à dix demandes, cela donne à réfléchir.

Avec cette nouvelle loi, la classe capitaliste démontre une fois de plus que pour maintenir sa domination, elle n’a d’autres choix que d’intimider, diviser et réprimer les salariés. Ceci-dit, le mensonge médiatique et la manipulation des sondages peuvent tromper une partie de la population, mais ils ne peuvent pas régler les problèmes que vivent les travailleurs au quotidien. Les faits sont têtus. Tous les syndicats et toutes les associations de sans-emploi jugent ce plan anti-chômeurs inacceptable. Tous ceux qui gagnent leur vie par leur travail n’auront pas d’autre choix que d’entrer massivement dans la lutte.

Jacques Lesne
(CGT ANPE 93, PCF Bobigny)
par David NOËL publié dans : Débats communauté : Un PCF de lutte des classes !
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Vendredi 6 juin 2008
L’augmentation du coût de la vie frappe la masse de la population. Les plus pauvres sont aussi les plus durement touchés. Pour tous ceux qui survivent, qui n’ont aucune marge dans leur budget, l’augmentation en flèche des prix du logement, de l’énergie et des produits alimentaires a des conséquences désastreuses. Travailleurs pauvres, chômeurs, retraités, mères célibataires : ils sont toujours plus nombreux à fréquenter les soupes populaires et autres associations caritatives. D’autres – ou les mêmes – arpentent les marchés, en début d’après-midi, à la recherche de quelques fruits ou légumes abandonnés par les commerçants. Les dirigeants des hypermarchés demandent à leurs salariés d’asperger d’eau de javel les produits périmés qu’ils jettent, chaque jour, de façon à dissuader la masse croissante de pauvres qui tentent de les récupérer. Dans sa course aux profits, le capitaliste ne distingue pas l’homme du cafard.

En France, sixième puissance économique mondiale, la grande misère est de moins en moins confinée aux marges de la société : elle la ronge de toute part. Elle cesse d’être une exception. Plus de 7 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté (817 euros par mois). Parmi les travailleurs qui échappent à cet enfer, beaucoup se demandent avec angoisse : « pour combien de temps ? » Selon une enquête du Centre d’étude de la vie politique française (Cevipof), un Français sur deux éprouve des difficultés à vivre avec les revenus de son foyer. 15 % d’entre eux ont des problèmes pour rembourser leurs dettes. Les budgets familiaux sont amputés de tout le « superflu », aussi modeste soit-il. Il n’y a que le gouvernement et son armée de « spécialistes » pour nous expliquer que le pouvoir d’achat augmente et que les Français ont tout simplement l’impression d’avoir plus de mal à joindre les deux bouts.

Des chiffres publiés récemment par la CGT [1] donnent un bon aperçu de l’évolution du coût de la vie au cours des dernières années. D’après ces chiffres, le poids des dépenses « pré-engagées » – loyer, crédits, impôts, assurances, etc. – représentait 45 % du budget des ménages en 2006, contre 41% en 2001. Chez les travailleurs les plus modestes, l’évolution est brutale : pour les 20 % des ménages les plus pauvres, ces dépenses incompressibles absorbaient 75% de leur budget en 2006, contre 50% en 2001 ! Pour ces ménages, sur la même période, le logement est passé de 31 à 44% de leur budget, et les assurances de 9 à 15%. Il est clair que, depuis 2006, le phénomène s’est encore aggravé, surtout du fait de l’augmentation rapide des prix de la nourriture. Dans le même temps, les quelques centaines de parasites qui contrôlent l’économie du pays ont vu leurs fortunes colossales franchir de nouveaux pics d’obscénité.

Une crise profonde du système capitaliste

De nombreux facteurs contribuent à l’appauvrissement rapide de la masse de la population : le renchérissement de nombreux biens, la stagnation des salaires (et dans certains cas, leur recul absolu), le développement du travail précaire, le chômage, etc. Les politiciens de droite et leurs économistes s’efforcent d’isoler certains facteurs et de leur trouver une explication conjoncturelle. Il y a, bien sûr, des éléments conjoncturels. Mais ce que les apologues de l’ordre établi refusent d’admettre, c’est que ce phénomène économique, pris dans son ensemble, est l’expression d’une profonde crise du système capitaliste, quelles qu’en soient les variations conjoncturelles. Autrement dit, les travailleurs font face à une tendance de fond qui ne s’inversera pas de sitôt, d’autant que les attaques du gouvernement – contre les retraites, les indemnités chômage, la sécurité sociale, etc. – ne peuvent qu’alourdir le fardeau.

Cette situation place les organisations des travailleurs – à commencer par les syndicats – devant leurs responsabilités. Nous ne devons pas nous bercer d’illusions, espérer que la crise sera « passagère » ou qu’une simple « concertation » avec l’adversaire de classe règlera le problème. Il sera impossible, non seulement d’améliorer, mais même de défendre le porte-monnaie des travailleurs sans un grand mouvement de masse. Nous ne prétendons pas que ce sera facile. Mais premièrement, la multiplication des grèves sur la question des salaires, y compris dans le secteur privé, montre le potentiel de mobilisation qui existe. Deuxièmement, il faut rompre au plus vite avec la politique des innombrables « tables rondes » par laquelle Sarkozy cherche – avec succès – à impliquer les directions syndicales dans la mise en œuvre des contre-réformes. Troisièmement, il faut engager une agitation systématique sur une plate-forme revendicative susceptible de mobiliser de larges couches du salariat.

Parmi les revendications indispensables figure un mot d’ordre traditionnel du mouvement syndical, qui n’aurait jamais dû être abandonné : l’échelle mobile des salaires. L’évolution de tous les salaires et des allocations doit être indexée sur l’évolution du coût de la vie, qui doit être calculé par les organisations syndicales. Dans le même temps, le SMIC doit être porté à 1500 euros net, de façon à rattraper le retard accumulé depuis des années.

Le partage du travail existant

L’autre question centrale est celle du chômage, qui voue des millions de travailleurs aux pires difficultés, tout en exerçant une pression constante sur les salaires de ceux qui ont un travail. Face à ce fléau que la crise économique ne manquera pas d’aggraver, il faut exiger la réduction du temps de travail, sans perte de salaire. Sous prétexte d’augmenter le pouvoir d’achat, le gouvernement Fillon augmente le temps de travail – au détriment des chômeurs. Dans les entreprises où les patrons veulent licencier, exigeons que le travail disponible soit partagé entre tous, sans perte de salaire. Cette répartition déterminera le temps de travail hebdomadaire.

Le poids écrasant des dépenses liées au logement, à la nourriture et à l’essence exige des mesures décisives : les grandes entreprises de ces secteurs – dont les actionnaires réalisent d’énormes profits – doivent être nationalisées sous le contrôle démocratique des salariés, et les prix soumis à la surveillance des organisations syndicales. Cela suppose également l’expropriation des capitalistes de la grande distribution. Par ailleurs, EDF et GDF, dont la privatisation a ouvert une interminable série d’augmentations tarifaires, doivent être réunifiés et intégralement re-nationalisés, sans indemnités pour les grands actionnaires. Enfin, ce programme de nationalisation – avec gestion démocratique – doit s’étendre à tous les organismes financiers qui vampirisent le budget des travailleurs : banques, assurances privées et entreprises de crédit à la consommation.

En ces temps de décomposition du système capitaliste, ces quelques mesures constituent le minimum nécessaire à la simple défense du niveau de vie des masses. Cependant, elles se heurteront à l’hostilité implacable de la classe dirigeante, qui leur opposera toute sa puissance économique et tout son pouvoir. Pour cette raison, ces revendications partielles ne peuvent avoir qu’un caractère transitoire. La mobilisation des travailleurs sur ces mots d’ordre doit être le prélude à une vaste offensive pour la nationalisation et le contrôle démocratique de tous les grands leviers de l’économie – c’est-à-dire de la lutte pour la transformation socialiste de la société.

Jérôme Métellus
PCF Paris XVIIIe

[1] Note économique n°114, décembre 2007 (www.cgt.fr)
par David NOËL publié dans : Débats communauté : Un PCF de lutte des classes !
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Dimanche 1 juin 2008
L’offensive du gouvernement et du patronat redouble d’intensité. Dans le public comme dans le privé, tous les moyens sont bons pour réduire les effectifs et augmenter la pression sur les travailleurs. La Santé publique et l’Education nationale, comme l’ensemble de ce qui reste des services publics, sont asphyxiées par le manque de moyens. Dans le secteur industriel, les patrons exercent un chantage permanent contre les travailleurs. Ils répondent aux revendications par des menaces de délocalisation ou de cessation d’activité. Et ce ne sont pas que des menaces. La désindustrialisation de la France, en cours depuis de nombreuses années, s’accélère.

Les retraites sont de nouveau dans le collimateur, et le resteront – que personne ne se fasse la moindre illusion là-dessus – jusqu’à ce que le patronat et les gouvernements à sa botte les aient complètement supprimées au profit des assurances privées. Le gouvernement coupera les allocations des chômeurs qui rechignent à accepter des salaires de misère. Ceci exercera une pression supplémentaire sur tous les salaires. Le travailleur payé « correctement » sera mis encore plus directement en concurrence avec le chômeur affamé qui craint de se retrouver à la rue – tout comme il se trouve confronté à la concurrence de travailleurs plus facilement intimidés et corvéables, parce que sans-papiers. C’est pour cette raison, entre autres, que la lutte pour la régularisation des travailleurs sans papiers concerne tous les travailleurs.

Sarkozy et Fillon se réjouissent des chiffres officiels de la « croissance » de 2007, revus à la hausse au bon moment par la direction de l’INSEE. Mais cela change quoi ? La hausse des prix – nettement plus grave que ne le laissent croire les statistiques du gouvernement – dévalorise le travail de tous. On doit travailler toujours plus, et souvent plus longtemps, pour sortir à la fin du mois avec une paye qui vaut toujours moins. La hausse des prix est due, pour une très large part, à l’avarice capitaliste. Comment se fait-il que les produits fabriqués désormais en Chine ou en Afrique – où les salaires sont pitoyables – se vendent toujours plus cher en France ? Les marges de profit augmentent au détriment du consommateur. Le cas des marins pêcheurs – pris à la gorge par les quotas, le prix du gasoil et ce que leur rapporte la vente du poisson aux distributeurs – est un bon exemple. Ils partent en mer pour toucher une solde proche de zéro et parfois même négative, alors que le prix du poisson, dans les magasins, ne cesse de grimper. La flambée des prix et des loyers, la précarité croissante de l’emploi se traduisent par une baisse importante du niveau de vie de la masse de la population.

Ceci ne fait que souligner la nécessité d’un programme général visant à briser le pouvoir économique des capitalistes. Ce n’est que de cette façon qu’il sera possible de soulever un mouvement de résistance massif. La stratégie syndicale qui consiste à négocier avec le patronat et le gouvernement « dossier par dossier » n’est pas efficace. Cette approche a mené d’échec en échec. Dans Le Figaro, Raymond Soubie, conseiller de Sarkozy, glose sur la manière dont les directions syndicales se laissent prendre dans les filets des « négociations ». L’éditorialiste Charles Jaigu a détaillé la méthode du gouvernement. D’abord « noyer l’adversaire sous un grand nombre de dossiers ». Ensuite « écouter, recevoir et traiter les partenaires sociaux [afin de] changer de ton, mettre du liant. » Finalement, « imposer des ultimatums » en précisant que « vous avez trois mois pour trouver un accord, sinon nous nous substituons à vous. » [1] Ainsi se résume, avec un parfait cynisme, le piège dans lequel les dirigeants syndicaux, y compris ceux de la CGT, se sont laissés enfermer. Comme nous l’avons toujours dit dans ce journal, le but de ces « négociations » n’est autre que de paralyser les syndicats, de gagner du temps. Et ce que le gouvernement fait mine de céder, sur tel ou tel point secondaire, fera l’objet d’une nouvelle réforme quelques mois plus tard. C’est ainsi avec les retraites, avec les 35 heures et les nouvelles mesures répressives à l’encontre des chômeurs.

La direction de la CGT devrait renoncer à ces négociations factices, se tourner vers les syndicalistes de base et s’efforcer d’unir toutes les catégories de travailleurs pour préparer une contre-offensive massive autour d’une plate-forme commune de revendications. Cette plate-forme devrait englober les revendications salariales, la défense des retraites et des services publics, les droits des travailleurs, etc.

Le rôle du PCF

La lutte contre la régression sociale doit également trouver une expression politique. Le Parti Socialiste est paralysé par la politique pro-capitaliste de sa direction, qui ne cesse de souligner son accord avec les aspects les plus importants de la politique du gouvernement. Il revient donc au PCF de fournir un programme combatif et révolutionnaire, un programme qui se distingue très nettement du « réformisme sans réformes » du PS, ce qui n’est pas le cas de son programme actuel. Le parti a besoin d’un programme qui défend les intérêts des travailleurs en matière de salaires, de conditions de travail, de logement, de services publics, de retraites, de lutte contre le racisme, etc. Mais cela ne suffit pas. Le PCF doit expliquer que toutes les conquêtes sociales du passé seront constamment menacées tant que les capitalistes conserveront leur emprise sur la production, sur la distribution, les services et le système bancaire. Il est donc impératif d’en finir avec le système actuel. Cela signifie l’expropriation des capitalistes. Le PCF doit se présenter comme le parti qui propose une alternative révolutionnaire au capitalisme, le parti qui veut réaliser le socialisme.

par David NOËL publié dans : Débats
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Mardi 6 mai 2008
Le quarantième anniversaire de la révolution de mai 1968 fait l’objet, dans les médias capitalistes, d’une profusion d’articles, de « dossiers » et d’émissions. A de très rares exceptions près, on est confronté à des tentatives de discréditer et de travestir ce gigantesque mouvement de la jeunesse et de la classe ouvrière. La raison en est évidente : la classe dirigeante est toujours hantée par Mai 68. Elle craint mortellement que « ça recommence ». Les capitalistes les plus intelligents – ceux qui observent les agissements de Sarkozy avec angoisse – comprennent bien que les conditions d’une nouvelle explosion révolutionnaire de la jeunesse et des travailleurs ont mûri, au cours des dernières années. L’anniversaire de Mai 68 est pour eux l’occasion de « conjurer le sort », pour ainsi dire, en expliquant sur tous registres que « c’est du passé », qu’un tel mouvement n’est plus possible, que désormais le marxisme et le socialisme sont morts, les révolutions impossibles – et ainsi de suite. Bien sûr, il ne manque pas d’« ex-soixante-huitards » renégats pour « témoigner » du fait que, décidément, les temps ont bien changé. Daniel Cohn-Bendit, chef de file des renégats, publie un livre au titre évocateur : Oubliez 68. Mieux vaut oublier Cohn-Bendit.

A longueur d’articles, de livres et d’émissions, on nous explique que Mai 68 fut le douloureux accouchement d’un nouvel ordre moral ou « civilisationnel ». Autrement dit, tout cela n’avait rien à voir avec l’oppression capitaliste. Et comme le nouvel « ordre moral » est advenu, les causes de la crise sont supposées avoir disparu. L’accent est mis sur certaines revendications de la jeunesse étudiante. La grève générale n’est souvent mentionnée qu’en passant, comme la force d’appoint d’une « révolution culturelle » qui ne serait pas sortie du Quartier Latin. Apparemment, 10 millions de travailleurs ont fait grève et occupé leurs lieux de travail pour qu’enfin les garçons puissent aller rendre visite aux filles, dans les résidences universitaires !

En réalité, Mai 68 fut avant tout la plus grande grève générale de l’histoire. Ce fut une magnifique expression des traditions révolutionnaires de la classe ouvrière française. Tous ceux qui, aujourd’hui, luttent contre le capitalisme, y puiseront de précieuses leçons. Quelles en ont été les causes ? Quelle fut l’attitude des dirigeants des partis de gauche et des syndicats ? Pourquoi le capitalisme n’a-t-il pas été renversé ? Pourquoi les élections législatives de juin 1968 ont-elles donné une large majorité à la droite ?

Surprise ?

Mai 68 a éclaté vers la fin de la longue phase d’expansion capitaliste qui a suivi la seconde guerre mondiale (les « trente glorieuses »). L’économie française se développait alors au rythme moyen de 6% par an. Les capitalistes français accumulaient d’immenses profits et se félicitaient d’en avoir fini avec la lutte des classes et les révolutions. Ils ont été complètement pris de court par l’explosion révolutionnaire. « Quand la France s’ennuie », titrait un éditorialiste du Monde, le 15 mars 1968. Les dirigeants du PCF et de la gauche socialiste n’ont rien vu venir, eux non plus. C’était encore pire du côté des intellectuels et des organisations prétendument « marxistes » qui grouillaient aux marges des grands partis de gauche.

Le « théoricien marxiste » André Gorz, par exemple, écrivait à la veille de la grève générale : « Dans un avenir prévisible, il n’y aura pas de crise du capitalisme suffisamment grave pour pousser la masse des travailleurs dans des grèves générales et des insurrections armées en défense de leurs intérêts vitaux. » (Réforme et révolution, 1968). Gorz n’était pas le seul à considérer que la classe ouvrière n’était plus une force révolutionnaire (« dans un avenir prévisible »). Les dirigeants de la LCR, eux aussi, expliquaient que les travailleurs s’étaient « embourgeoisés », « américanisés », et que le salut viendrait des étudiants. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ils ont continué à défendre cette théorie pendant la grève générale, en demandant aux travailleurs de bien vouloir se soumettre à la « direction révolutionnaire » des étudiants. Inutile de dire qu’ils ont été froidement accueillis par les grévistes.

En réalité, la longue phase d’expansion capitaliste des « trente glorieuses » avait considérablement renforcé le poids social de la classe ouvrière, dans le pays. Longtemps, la classe dirigeante française, traumatisée par la Commune de Paris, avait volontairement freiné le développement de l’industrie, et donc du salariat. Elle avait développé une économie largement basée sur le capital financier et les colonies. Elle avait artificiellement entretenu une paysannerie massive, comme contre-poids aux travailleurs des villes. Cependant, au lendemain de la seconde guerre, le développement rapide de l’industrie modifia le rapport de force à l’avantage de la classe ouvrière. L’exode rural s’accéléra. En 1936, la moitié de la population vivait encore de l’agriculture, contre seulement 15% en 1968 (et 5% aujourd’hui). Non seulement le salariat constituait la grande majorité de la population active, mais il était, plus que par le passé, concentré dans de vastes unités industrielles. Les usines Renault et Citroën, par exemple, employaient des milliers de travailleurs. Près de 30 000 ouvriers étaient concentrés dans la seule usine de Renault Billancourt.

Dans les années 50 et 60, le niveau de vie d’une couche de la classe ouvrière avait augmenté. Entre 1958 et 1968, le nombre de propriétaires de voitures avait doublé. Il y avait également deux fois plus de machines à laver, dans les foyers, et trois fois plus de réfrigérateurs. Plus d’un million de maisons secondaires avaient été achetées. Mais ce n’était là qu’une face de la pièce. La croissance industrielle reposait sur une exploitation sévère de la force de travail. Alors que la grève de juin 1936 avait arraché – temporairement – la semaine de 40 heures, le temps de travail moyen, en 1968, était de 45 heures. Un grand nombre de salariés travaillaient jusqu’à 48, voire 50 heures. La tyrannie patronale et les cadences infernales régnaient dans bien des entreprises. Sur les chaînes de production, les travailleurs immigrés étaient placés de façon à ne pas pouvoir communiquer avec leurs voisins. Des millions de travailleurs touchaient des salaires misérables. Six millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté. Trois millions de travailleurs logeaient dans de véritables bidonvilles, aux frontières de Paris. Entre 1960 et 1968, le chômage avait augmenté de 70%, portant le nombre officiel de chômeurs à 500 000 (700 000, selon les syndicats). Tous ces éléments contribuaient à créer une situation explosive.

Les années précédant Mai 68 avaient été marquées par toute une série de signes avant-coureurs. En 1963, une longue grève des mineurs avait secoué le gouvernement de Gaulle et abouti à une victoire partielle. En 1967 et début 1968, les débrayages se multipliaient. En juin 1967, des violents affrontements ont opposé la police et les travailleurs en grève de Peugeot. Deux ouvriers ont été tués. Quelques semaines plus tard, 14 000 travailleurs de Rhodiaceta, à Lyon, ont fait grève pendant 23 jours. En janvier 1968, à Caen, les ouvriers de Saviem se battaient contre la police sur les piquets de grève et dans les rues de la ville. Entre mars et mai 1968, pas moins de 80 actions syndicales ont été recensées à Renault Billancourt. Début mai 1968, les travailleurs de Sud Aviation, dont les patrons voulaient réduire les salaires, cessèrent le travail plusieurs fois par jour. On pourrait multiplier les exemples. De manière générale, une grande effervescence se développait, dans la classe ouvrière. Les dirigeants syndicaux, comme le patronat, ne pouvaient pas l’ignorer. Mais nul n’imaginait où cela conduirait.

La mobilisation étudiante

Les étudiants sont toujours un baromètre sensible des tensions qui s’accumulent dans la société. Sur fond de mobilisation contre la guerre du Vietnam, la contestation ne cessait de se développer, sur la faculté de Nanterre, depuis le début de l’année 68. L’activité et les « coups d’éclat » d’une poignée de militants qui, en d’autres circonstances, auraient rencontré l’indifférence de la masse des étudiants, sont parvenues à cristalliser la sympathie et le soutien de centaines, puis des milliers de leurs camarades.

Le 2 mai, la direction de la faculté de Nanterre décide de suspendre les cours. Mais le lendemain, le 3 mai, le mouvement se transporte à la Sorbonne, au cœur du Quartier Latin. Dans la cour de l’université, un meeting de solidarité avec les étudiants de Nanterre est organisé. A l’extérieur, des « militants » du groupe d’extrême droite Occident – auquel appartenait l’actuel secrétaire général de l’UMP, Patrick Devedjian – menacent de « donner une leçon » aux étudiants mobilisés. Dans l’après-midi, la police intervient, évacue la Sorbonne et, sous l’œil indigné d’une foule croissante d’étudiants et de passants, embarque 400 étudiants dans ses fourgons. L’ambiance est électrique, les forces de l’ordre sont conspuées, et les témoins de la scène ne tardent pas à passer à l’action. Vers 17 heures, les premiers affrontements éclatent. Les coups pleuvent, des barricades sont érigées. Le « calme » ne revient qu’aux alentours de 21 heures.

Le lendemain, toute la presse de droite condamne la violence… des étudiants. Elle est secondée par L’Humanité, qui écrit : « On voit clairement aujourd’hui à quoi aboutissent les agissements aventuriers des groupes gauchistes, anarchistes, trotskistes et autres qui, objectivement, font le jeu du gouvernement ». Les jeunes qui, d’heure en heure, sont toujours plus nombreux et audacieux, accueillent d’un haussement d’épaule ce type de sermon. La direction du PCF est à côté de la plaque. La mobilisation étudiante dépasse largement l’influence habituelle des groupes « gauchistes ».

Loin d’intimider le mouvement, les arrestations et l’occupation policière de la Sorbonne ne font que le radicaliser et lui apporter un soutien plus massif. Tout s’enchaîne alors très vite. Le 6 mai, une manifestation de 60 000 personnes réclame la libération des étudiants emprisonnés, la réouverture de la Sorbonne et le retrait des forces de l’ordre du Quartier Latin. En fin d’après midi, les manifestants affrontent la police. De nouveau, des barricades sont érigées, plus nombreuses que le 3 mai. Bilan : 600 blessés et 422 interpellations. Puis, après quatre jours marqués par des manifestations et une extension du mouvement aux universités de province, la violence policière atteint des niveaux extrêmes le 10 mai au soir – la « nuit des barricades ». Pas moins de 60 barricades sont érigées aux alentours de la Sorbonne. Toute la soirée et une bonne partie de la nuit, les CRS et la police municipale chargent sans la moindre retenue, inondent le quartier de gaz lacrymogènes, tapent sur tout ce qui bouge et n’hésitent pas à pénétrer de force chez les gens pour y traquer leurs proies. Lorsqu’ils arrêtent un jeune, il arrive qu’ils l’embarquent dans un fourgon, le rouent de coups, puis le jètent à l’entrée d’un hôpital. D’autres policiers pénètrent dans les hôpitaux et embarquent des blessés pour « finir le travail ».

Cette nuit de violence policière suscite une immense vague d’indignation, dans la population. Symptôme caractéristique d’un début d’une crise révolutionnaire, le gouvernement se divise en deux camps : les partisans de la « fermeté » (autour du général de Gaulle) et ceux qui suggèrent de faire des concessions (Pompidou). Face à l’indignation générale et sous la pression d’une classe ouvrière qui, elle aussi, veut en découdre avec le pouvoir, les dirigeants des grandes organisations syndicales – CGT, CFDT, FO et FEN (enseignants) – appellent à une grève générale de 24 heures pour le 13 mai. Les travailleurs entrent alors massivement dans l’arène.

La grève générale

La grève générale du 13 mai est un énorme succès. La manifestation parisienne est monumentale : 1 million d’étudiants et de travailleurs y participent. Les salariés de pratiquement tous les secteurs sont représentés : métallurgistes, postiers, routiers, cheminots, gaziers, électriciens, fonctionnaires, travailleurs des banques, des assurances, de la distribution, de la chimie, du bâtiment, etc. Tout au long du parcours, des employés des bureaux et magasins sortent pour se joindre aux manifestants. En référence à la nuit du 10 mai, les employés des hôpitaux brandissent des pancartes : « Où sont les disparus des hôpitaux » ? En ce jour anniversaire de pouvoir gaulliste, de nombreux manifestants clament : « Dix ans, ça suffit ! ».

A aucun moment les dirigeants syndicaux ne songent à poursuivre la grève générale au-delà de 24 heures. Pour eux, l’objectif du 13 mai est d’ouvrir les vannes du mécontentement et, ainsi, de faire retomber la pression. Ils savent que, face aux mobilisations ouvrières, le gouvernement va faire des concessions aux étudiants. Tout devrait donc rentrer dans l’ordre, le 14 mai : les travailleurs reprendront le travail, les étudiants retrouveront leurs universités – et la routine reprendra ses droits. D’ailleurs, de Gaulle croit lui aussi pouvoir quitter la France, le 14 mai, pour un voyage diplomatique en Roumanie, comme si rien de sérieux ne se passait dans le pays.

Cependant, dans les entreprises et la base syndicale, le mot circule : « il faut poursuivre ». Au vu du succès de la mobilisation, chacun sent bien qu’il est possible d’aller plus loin. Les travailleurs ont pu mesurer et ressentir leur force, leur nombre, leur détermination. Une fois lancé, le mouvement acquiert une vie propre, indépendante, qui échappe aux directions syndicales. Celles-ci ne peuvent pas toujours mobiliser et démobiliser la classe ouvrière comme un robinet qu’on ouvre et qu’on ferme. Malgré l’énorme autorité dont elles jouissent, en 1968, les directions syndicales vont être rapidement et complètement débordées.

Le 14 mai, les travailleurs de Sud-Aviation se mettent en grève et occupent leur usine. Ils sont très vite suivis par les salariés de Renault à Flins, Le Mans et Boulogne, puis par les cheminots, les gaziers, les électriciens et les mineurs. En l’espace de quelques jours, la grève se répand comme une traînée de poudre, gagnant un secteur après l’autre. Le 18 mai, il y a 6 millions de grévistes ; le 21 mai, ils sont 10 millions. Le pays est complètement paralysé. Le gouvernement est suspendu en l’air.

Les étudiants occupent les universités, transformées en d’immenses forums de discussion où l’on débat jour et nuit des maux du capitalisme et du système qui doit le remplacer. Les lycéens occupent les lycées. Le théâtre de l’Odéon est également occupé. Face à la puissance de la mobilisation ouvrière, toutes les couches intermédiaires de la société sont contaminées par la fièvre révolutionnaire. Les paysans, les scientifiques, les artistes, les architectes, les sportifs, les médecins, les journalistes, les avocats, etc. : tous prennent part au mouvement, remettent en cause la routine de leur métier et son asservissement au système capitaliste. Les paysans organisent le ravitaillement, de concert avec les grévistes. Les docteurs occupent les bâtiments de l’Association Médicale. Les écrivains occupent la Société des Gens de Lettres, à l’hôtel de Massa. Les astronomes occupent les observatoires. Une grève éclate parmi les 10 000 ingénieurs, techniciens et chercheurs du centre de recherche nucléaire Saclay. Les danseuses des Folies Bergères se mobilisent et demandent davantage de considération. Même l’Eglise est affectée. Dans le Quartier Latin, de jeunes catholiques occupent une église et exigent que la messe soit remplacée par un débat. Bien sûr, une partie de la petite-bourgeoisie reste à l’écart du mouvement ou lui est foncièrement hostile. Mais une large section des classes moyennes est affectée. C’est une expression limpide de l’extrême profondeur de la crise.

Le 24 mai, de Gaulle tente de désamorcer la crise en annonçant qu’il organisera un référendum – en fait, un plébiscite : pour ou contre de Gaulle ? La réponse lui vient immédiatement de manifestants réunis pour écouter, à la radio, l’allocution présidentielle : « Adieu de Gaulle ! ». De toute façon, les travailleurs des imprimeries refusent d’imprimer les bulletins de vote. Sollicités par le gouvernement français, leurs camarades belges refusent de jouer les briseurs de grève. Ce ne sera pas la seule manifestation de solidarité internationale. Les cheminots allemands arrêtent les trains à la frontière. Des travailleurs britanniques travaillant dans des entreprises françaises organisent des actions de solidarité. En Italie et au Pays-Bas, les dockers refusent de décharger de bateaux en provenance de France.

Révolution ou « vaste mouvement revendicatif » ?

« La situation n’est pas révolutionnaire » : tel est, du début à la fin de Mai 68, le credo des dirigeants du PCF et de la CGT, qui à l’époque exercent une énorme influence sur les secteurs décisifs de la classe ouvrière française. Le PCF compte plus de 400 000 adhérents et une très large couche de sympathisants. La CGT, qui est contrôlée par le PCF, organise 2,5 millions de travailleurs. Dans le contexte d’une grève générale indéfinie, la puissance potentielle de ces deux organisations est décuplée. C’est vers elles que tous les regards se portent – y compris, bien sûr, ceux de la bourgeoisie. Que vont faire leurs dirigeants ? S’ils décident de prendre le pouvoir, ils n’ont qu’à le ramasser. Le gouvernement ne contrôle plus rien. L’Assemblée Nationale s’épuise en bavardages impuissants. Le véritable pouvoir est dans les entreprises et dans la rue.

Au début de la grève, de Gaulle rassure l’amiral Flohic : les communistes veilleront sur « l’ordre ». Plus tard, de Gaulle doutera de son propre diagnostic. Il dira à l’ambassadeur des Etats-Unis : « C’est fichu. Dans quelques jours, les communistes seront au pouvoir. » Mais non, les dirigeants communistes insistent : « la situation n’est pas révolutionnaire ». Il s’agit, selon eux, d’un « vaste mouvement revendicatif » qui doit déboucher sur des négociations avec le gouvernement et le patronat. Seuls de dangereux « aventuriers gauchistes » peuvent avancer la perspective d’une conquête du pouvoir.

Les militants du PCF et de la CGT constituent la colonne vertébrale de Mai 68. Mais leurs dirigeants freinent des quatre fers. Comment l’expliquer ? A l’époque, la direction du PCF n’a pas encore officiellement abandonné l’objectif du socialisme. Mais dans les faits, elle mène déjà une politique purement réformiste. Elle prétend que l’objectif immédiat, en France, n’est pas le socialisme, mais la réalisation d’une « authentique démocratie » (capitaliste). Le socialisme fait figure de « deuxième étape », qui est ainsi renvoyée aux calendes grecques. Toutes les « forces anti-monopolistiques » doivent d’abord lutter contre les tendances dictatoriales du régime gaulliste, dans le seul cadre de la « légalité républicaine », avant de songer à la transformation socialiste de la société. Tel est, en résumé, le charabia « démocratique » que les dirigeants communistes servent à la classe ouvrière.

L’un des principaux éléments de l’équation est l’attitude de la bureaucratie soviétique, à laquelle les dirigeants du PCF sont étroitement liés. La bureaucratie de Moscou ne veut pas d’un régime socialiste en France, car elle craint mortellement l’impact d’une telle révolution sur la classe ouvrière de Russie et des autres pays du bloc de l’Est. Le renversement du capitalisme, en France, ne déboucherait pas sur un régime de type stalinien : les travailleurs français n’accepteraient pas d’étouffer sous une chape de plomb bureaucratique. L’exemple d’une authentique démocratie ouvrière, en France, aurait un impact immédiat sur les classes ouvrières du bloc soviétique – sans parler des travailleurs du reste de l’Europe. Cela signerait l’arrêt de mort des bureaucraties « socialistes », déjà en butte à la révolte de la jeunesse et des travailleurs, notamment à Prague. La Pravda n’évoquera pas la grève générale des travailleurs français avant le 5 juin, lorsque les salariés commencent à reprendre le travail.

En Mai 68, non seulement la situation est révolutionnaire, mais il serait difficile d’imaginer un contexte plus favorable au renversement du capitalisme. Qu’est-ce qu’une révolution ? C’est une situation dans laquelle les masses – d’habitude passives – font irruption dans l’arène politique, prennent conscience de leur propre force et se mobilisent pour tenter de transformer la société. C’est exactement ce qui se passe, en mai 68, à une échelle colossale.

Une grève générale comme celle de Mai 68 ne peut pas être réduite à un « mouvement revendicatif », même « vaste ». Elle diffère d’une grève normale en ceci qu’elle pose la question du pouvoir. La question qui est posée n’est pas telle ou telle augmentation de salaire, mais : qui contrôle la société ? Bien sûr, le mouvement commence par toute une série des « revendications immédiates ». Mais au cours d’une lutte de cette nature, la conscience des travailleurs évolue à une vitesse vertigineuse. Ils comprennent qu’ils ont affaire à quelque chose de beaucoup plus grand qu’une grève pour de meilleures conditions de travail ou de meilleurs salaires. Ils prennent conscience de leur propre pouvoir et – fait décisif – constatent l’impuissance de ceux qui représentent l’Etat, qui perd alors son caractère « sacré », tout-puissant et intimidant.

En Mai 68, une situation de « double pouvoir » se développe. Il y a, face à l’Etat capitaliste, un Etat embryonnaire des travailleurs, sous la forme des comités de grève. C’est dans la région de Nantes que les choses sont allées le plus loin. Un comité de grève central coordonne, à l’échelon local, l’activité des comités d’entreprise. Par ce levier, les travailleurs organisent le ravitaillement en essence et en nourriture. Ils délivrent les autorisations de vendre des marchandises. « Ce magasin a le droit d’ouvrir. Les prix sont sous le contrôle permanent des syndicats », peut-on lire sur les devantures. L’autorisation est signée : CGT, CFDT, FO. Le prix du litre de lait passe de 80 à 50 centimes, le kilo de pommes de terre est ramené de 70 à 12 centimes – et ainsi de suite. Le comité de grève organise la vie économique et sociale. Les syndicalistes célèbrent même les mariages !

La grève générale pose la question du pouvoir – mais, en elle-même, elle ne peut pas y répondre. Pour trancher cette question, il faut que la direction du mouvement prenne des mesures décisives pour balayer l’Etat capitaliste agonisant et constituer un nouvel Etat reposant sur les organes de démocratie ouvrière qui ont émergé au cours de la lutte : les comités de grève. Il aurait fallu relier ces comités aux plans local et national en élisant, dans toutes les entreprises, des délégués réunis dans un Comité National qui aurait pris le pouvoir en main et rejeté le vieil appareil d’Etat dans la poubelle de l’histoire. Si le PCF et la CGT avaient mobilisé toute leur force colossale pour orienter la grève dans cette direction, les travailleurs auraient répondu avec enthousiasme. Mais pour les dirigeants du PCF et de la CGT – comme pour ceux de la CFDT et de la gauche non-communiste – il n’en était pas question. Aussi, lorsque le gouvernement et le patronat proposent d’organiser des négociations, les dirigeants de la CGT (George Séguy, Benoît Frachon et Henri Krasucki), de la CFDT (Eugènes Descamp) et de FO (André Bergeron) s’y précipitent, le 25 mai.

L’échec des accords de Grenelle

Face au risque de tout perdre – à savoir son contrôle de l’économie et de l’Etat – la classe dirigeante est disposée à faire d’énormes concessions. Elle est prête à céder sur bien des revendications, du moment qu’on ne la pousse pas dans le précipice ouvert par la grève générale. Son calcul est simple : reculer dans l’immédiat, mais conserver le pouvoir et reprendre ce qui a été donné une fois l’orage passé. C’est exactement ce qui se produira.

Le 27 mai, les dirigeants syndicaux ressortent des négociations avec, en main, un « protocole d’accord » comprenant de larges augmentations de salaire pour tous les travailleurs, la légalisation de la section syndicale d’entreprise, une augmentation des petites retraites, une réduction du ticket modérateur et des engagements sur une réduction du temps de travail. Dans la fournaise de la grève générale, les dirigeants syndicaux ont obtenu en 36 heures bien plus que ce qu’ils réclamaient, en vain, depuis des années.

Pourtant, lorsque George Séguy, secrétaire général de la CGT, présente les termes de l’accord devant des milliers de travailleurs de Renault Billancourt, ceux-ci commencent à le huer, puis se mettent à crier : « Gouvernement populaire ! ». Le même scénario se déroule dans le reste du pays. En des circonstances « normales », les grévistes auraient accueilli les accords de Grenelle comme une grande victoire. Mais la situation, en Mai 68, n’est pas « normale » : elle est révolutionnaire. La classe ouvrière rejette l’accord. Toutes ces concessions, c’est beaucoup, oui – mais c’est infiniment moins que ce à quoi aspire alors la masse des travailleurs. Ils ne veulent pas seulement des augmentations de salaires, même importantes, mais la fin du gouvernement de Gaulle et de l’esclavage capitaliste. La légalisation de la section syndicale ? Mais les travailleurs occupent les entreprises ! Ils y font la loi, et c’est les patrons qui y sont désormais illégaux.

La débâcle des accords de Grenelle est une réédition, à un niveau supérieur, de ce qui s’était produit lors des accords de Matignon, pendant la grève générale de juin 1936. A l’époque, les accords de Matignon n’avaient pas immédiatement arrêté la grève, et des entreprises avaient même rejoint le mouvement gréviste après la signature. Le dirigeant du PCF Maurice Thorez avait alors tapé du poing sur la table et lancé sa célèbre formule : « il faut savoir terminer une grève ». Au lendemain du 27 mai 1968, les dirigeants du PCF et de la CGT ne peuvent pas en appeler à la reprise du travail. Ils sont obligés de « prendre acte » du refus de la base, et se cachent derrière le fait qu’ils n’ont rien signé, formellement, car il s’agissait seulement d’un « protocole d’accord » soumis au vote des salariés. Par la suite, Seguy expliquera que ce sont les propositions du patronat – et non son discours – qui ont été huées, à Billancourt. Mais en réalité, même si les travailleurs n’en étaient pas forcément conscients, ils huaient à la fois les directions syndicales et le patronat, qui formaient un seul et même bloc opposé à la conquête du pouvoir par la classe ouvrière.

Le fiasco des accords de Grenelle envoie une onde de choc dans tout le pays. Le 27 mai au soir, la gauche non-communiste – PSU, Unef, CFDT, etc. – organise un meeting de 30 000 personnes au stade Charlety. A la tribune, André Barjonet, qui vient de rompre avec la CGT, lance : « Tout est possible ! » Oui, mais comment ? La réponse ne viendra jamais. Les dirigeants de la CFDT, du PSU et de la SFIO ne présentent aucune perspective sérieuse. Dans le même temps, une pression monumentale s’exerce sur les dirigeants du PCF et de la CGT, qui, le 29 mai, organisent une manifestation de plus de 500 000 travailleurs sous le mot d’ordre de « gouvernement populaire ». Encore une fois, leur objectif est de lâcher un peu de pression et de canaliser un mouvement qui leur échappe de plus en plus. Le mot d’ordre de « gouvernement populaire » est interprété différemment par la base et les dirigeants. Ces derniers ne lui donnent aucun contenu concret et ne prennent aucune mesure pour qu’un gouvernement ouvrier se saisisse effectivement du pouvoir. Ils s’accrochent désespérément à la « légalité républicaine », selon leur formule. Aussi, lorsque le général de Gaulle prend la parole, le 30 mai, pour annoncer la dissolution de l’Assemblée Nationale et la tenue d’élections législatives pour la fin du mois de juin, les dirigeants communistes se déclarent satisfaits. Le « gouvernement populaire » devra passer par les urnes. A partir de ce moment là, les dirigeants syndicaux appellent à négocier les « meilleurs accords possibles », dans les entreprises, puis à reprendre le travail.

Une intervention militaire ?

L’un des principaux arguments de la direction du PCF était le suivant : « si nous tentons de prendre le pouvoir, de Gaulle mobilisera l’armée. Cela finira dans un bain de sang et une dictature fasciste. » Qu’en était-il vraiment ?

De fait, dès le début de la grève générale, de Gaulle a étudié la possibilité d’une intervention militaire. Des plans ont été élaborés pour arrêter 20 000 militants de gauche et les enfermer dans le Vélodrome d’hiver, où ils auraient connu le même sort que les militants chiliens, cinq ans plus tard, après le coup d’Etat de Pinochet. Cependant, ce plan n’a jamais été exécuté, car le gouvernement craignait la réaction des masses. Loin de mettre un terme à la grève générale, ce plan risquait de pousser le mouvement sur une voie ouvertement insurrectionnelle.

Sur le papier, de Gaulle disposait d’une puissante machine militaire : 144 000 policiers – dont 13 500 CRS –et 261 000 soldats. Si on approche la question d’un point de vue strictement quantitatif, il faudrait non seulement exclure la possibilité d’une transformation pacifique de la société, mais également la possibilité d’une révolution en général – dans la France de Mai 68 comme ailleurs. De ce point de vue, aucune révolution n’aurait jamais pu être victorieuse, au cours de l’histoire. Mais en fait, on ne doit pas poser la question ainsi.

Dans toutes les révolutions, des voix s’élèvent pour tenter d’effrayer la classe opprimée avec le spectre de la violence. C’était exactement l’attitude de Kamenev et Zinoviev, à la veille d’Octobre 1917. Mais au premier choc, les forces « considérables » à la disposition des ennemis des bolcheviks se sont littéralement évanouies. Il est clair qu’il en aurait été de même, en Mai 68.

Complètement démoralisé, de Gaulle a quitté Paris, le 29 mai, pour Baden Baden, où il s’est entretenu avec le Général Massu, commandant des troupes françaises en Allemagne. Il n’est pas difficile d’imaginer ce que de Gaulle a demandé à Massu : « Peut-on se fier à l’armée ? ». On ne trouve la réponse dans aucune source officielle, pour des raisons évidentes. Cependant, le journal britannique The Times a envoyé un correspondant à Baden-Baden. Le journaliste demanda à un soldat s’il tirerait sur des grévistes. Réponse : « Jamais ! Je trouve leurs méthodes un peu rudes, mais je suis moi-même un fils de travailleur. » Dans son éditorial, The Times posait la question clé : « de Gaulle peut-il utiliser l’armée ? », et y répondait en disant que de Gaulle pourrait l’utiliser – une seule et dernière fois. En d’autres termes, un seul affrontement sanglant aurait suffit à briser l’armée. Tel était le point de vue de la plupart des plus fidèles stratèges du capitalisme, à l’époque. Sur ce point, nous n’avons aucune raison de mettre en doute leur opinion.

La situation au sein de l’armée, en Mai 68, a été soigneusement cachée. Mais différentes anecdotes en disent long sur le moral des soldats et le degré de contamination révolutionnaire de l’armée. Par exemple, le 14 juin, le journal Action – qui fut immédiatement saisi par les autorités – publia un dossier sur une mutinerie qui avait éclaté, en mai, sur le porte-avions Clemenceau. Plusieurs marins avaient été déclarés « perdus en mer ».

Un tract publié par les soldats du RIMECA (infanterie), à Mutzig, près de Strasbourg, déclarait : « Comme tous les conscrits, nous sommes confinés dans les casernes. On se prépare à nous faire intervenir comme force répressive. Les jeunes et les travailleurs doivent savoir que les soldats du contingent NE TIRERONT JAMAIS SUR LES TRAVAILLEURS. Nous sommes absolument opposés à l’encerclement militaire des usines. […] Nous devons fraterniser. Soldats du contingent, formez vos comités ! » (Cité dans Revolutionary Rehearsals, de Colin Barker)

Même la police – qui est toujours plus réactionnaire que l’armée – était dans un état de grande agitation. Les responsables de la police ont prévenu le gouvernement de la possibilité qu’une grève y éclate. De fait, à une certain stade, nombre de policiers refusèrent de faire leur « travail ». Vers la fin du mois de mai, la police semblait avoir déserté les rues. Même les services de renseignement refusèrent de donner des informations au gouvernement !

Ce n’est pas l’armée qui a sauvé le capitalisme français, en Mai 68 : ce sont les dirigeants de la gauche et des syndicats. Les marxistes ne sont pas les seuls à parvenir à cette conclusion. Tous les historiens bourgeois un tant soit peu sérieux le reconnaissent.

Le reflux

Le soir du 30 mai, juste après l’annonce de la dissolution de l’Assemblée Nationale, des centaines de milliers de manifestants hostiles à la grève manifestent, à Paris, de la Concorde à l’Etoile. D’autres manifestations de ce type ont lieu dans le pays. Organisées de longue date par les Comités pour la Défense de la République, à l’initiative de l’extrême droite, ces manifestations rassemblent tout ce que le pays compte de réactionnaire et de décadent. Les petit-bourgeois hystériques y côtoient les notables ulcérés, les bourgeois bedonnants (venus en famille), les retraités effarouchés, les jeunes croisés de l’anticommunisme, les nostalgiques de l’Algérie française, etc. D’un point de vue arithmétique, ces cortèges sinistres semblent imposants. Mais le poids social de ces éléments est dérisoire. C’est la poussière de la société française.

Cependant, dans les jours qui suivent, un reflux de la grève générale s’amorce. La classe ouvrière ne peut pas être maintenue indéfiniment dans un état d’extrême tension révolutionnaire. Au début du mouvement, les travailleurs sont remplis d’enthousiasme. Ils sont prêts à se battre et faire des sacrifices. Mais lorsqu’une grève se prolonge sans conclusion en vue, l’humeur finit nécessairement par changer, à un certain stade. Les éléments les moins combatifs, d’abord, sont gagnés par la lassitude. Les doutes et la fatigue s’installent. Alors, la reprise du travail s’amorce.

En l’absence de toute autre perspective, beaucoup de travailleurs acceptent ce que les dirigeants syndicaux présentent comme une grande victoire : les « accords » de Grenelle et la dissolution de l’Assemblée nationale. Nombreux, cependant, sont ceux qui reprennent le travail la rage au ventre, avec le sentiment qu’un immense espoir vient de leur glisser des mains. C’est ce que montre très bien le film Reprise, sur la fin de la grève à l’usine de piles Wonder, à Saint-Ouen. On y voit notamment des cadres de la CGT pousser les salariés à la reprise au travail.

Engagée début juin, la reprise s’étend sur tout le mois. Les travailleurs poursuivent parfois la grève jusqu’à la signature d’un accord supérieur au « protocole de Grenelle ». Les travailleurs de Renault tiendront jusqu’au 14 juin, suivis, quelques jours plus tard, par ceux de Citroën. Les ouvriers de Peugeot ne reprendront pas le travail avant le 24 juin. Mi-juin, on compte encore plus de 4 millions de grévistes. Face à cette résistance, l’Etat déchaîne une répression brutale. De véritables batailles rangées se déroulent aux portes de plusieurs usines. Dans certains cas, l’intervention des CRS provoque de nouvelles grèves et manifestations. La répression, dans son ensemble, fait quatre morts et de très nombreux blessés. Plus d’une centaine de journalistes de l’ORTF sont licenciés. Des centaines d’étudiants et de travailleurs étrangers sont expulsés du territoire français. Dans les entreprises, le patronat prend sa revanche en ciblant les militants. Dans les seules usines de Citroën, 925 travailleurs sont licenciés.

Les élections législatives des 23 et 30 juin donnent une large majorité aux partis de droite. La gauche socialiste perd 61 sièges et le PCF 39. Dans Les enseignements de mai-juin 1968, une brochure publiée au lendemain des élections, le secrétaire général du PCF, Waldeck Rochet, explique que les principaux responsables de la défaite de la gauche sont – comme toujours ! – les « aventuriers gauchistes » et leurs maudites barricades. Waldeck Rochet célèbre ad nauseum la « ligne juste du PCF » et lance aux communistes qui oseraient en douter un avertissement limpide : « nul n’est obligé de rester au parti. » Des milliers de militants critiques en seront exclus.

En réalité, le résultat des élections législatives était une conséquence de la fatigue, des doutes et de la désorientation consécutifs au reflux de la grève générale. Après être allé très loin vers la gauche, le balancier repartait à droite, temporairement. Un élément décisif de l’équation fut la campagne électorale menée par la direction du PCF sous la bannière de « l’ordre » et de « la loi ». Dans ce domaine, de nombreux travailleurs ont préféré l’original – « l’ordre » gaulliste – à la copie communiste.

Dans sa brochure, Waldeck Rochet célèbre la « grande victoire » de Mai 68, en référence aux différents « acquis » concédés par la classe dirigeante : augmentations de salaires, etc. Cependant, il ne faudrait pas oublier que la plupart des « acquis » de Mai 68 ont été rapidement liquidés – exactement comme ceux de juin 36 –, notamment par le mécanisme de l’inflation, qui a été volontairement stimulée par la classe dirigeante et qui a rongé les augmentations de salaires et les retraites. Cinq ans plus tard, la récession mondiale frappait de plein fouet l’économie française. Le chômage de masse se développait de façon vertigineuse, et pour longtemps. L’idée que les conquêtes de Mai 68 ont été définitivement acquises relève de la mythologie réformiste. Surtout, ces conquêtes doivent être mises en regard de la possibilité – qui a été gâchée – d’en finir définitivement avec le capitalisme français, ce qui aurait complètement bouleversé le cours de l’histoire mondiale.

L’histoire n’est cependant pas terminée. Les magnifiques traditions de Mai 68 sont toujours vivantes, dans l’esprit des travailleurs français et du monde entier. Tôt ou tard, il y aura d’autres Mai 68. Quel pays est le candidat le plus probable ? Ce pourrait bien être la France, mais aussi l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Grèce et d’autres pays encore – y compris en dehors de l’Europe. Les mêmes causes produiront les mêmes effets, à une échelle encore plus vaste. Le capitalisme mondial travers une crise profonde. Partout, il constitue un obstacle absolu au progrès social. De plus en plus de gens parviennent à la conclusion que ce système malade et dégénéré doit être balayé pour laisser place à une organisation rationnelle et harmonieuse des rapports économiques et sociaux. Aujourd’hui comme hier, le socialisme est la seule alternative. En ce glorieux anniversaire de Mai 68, nous devons en saisir le flambeau et nous engager à ne pas le lâcher avant d’avoir terminé la tâche entreprise par nos aînés.

 Jérôme Métellus
PCF Paris
par David NOËL publié dans : Débats
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