Quelques enquêteurs médiatiques alertent l’opinion
sur l’entreprise en cours d’assassinat de l’histoire de France. Les grands hommes, les grands règnes, les repères (c’est-à-dire les grandes dates) seraient en train de disparaître au profit de
«nouveautés» comme l’histoire des Empires médiévaux africains ou l’Inde des Guptas. Selon les contempteurs des nouveaux programmes scolaires de collège, il y aurait grand danger donc, et urgence
à rétablir un récit national avec ses héros, seuls en mesure de reconstruire une identité collective menacée par le communautarisme. Outre le fait qu’elle ignore que l’histoire nationale conserve
une place prépondérante dans les programmes, cette offensive nous apparaît dangereuse.
Qu’importe, pour ces faiseurs d’opinion, que le récit linéaire et plus ou moins hagiographique de l’histoire nationale soit remis en cause par les historiens depuis plusieurs décennies,
l’important n’est-il pas que les élites ou toute une ancienne génération y reconnaissent le récit de l’histoire scolaire - imagier de leur enfance - et que la portée supposée intégratrice de ses
héros (Clovis, Louis XIV, Napoléon) les maintienne comme modèles à l’usage des jeunes générations sans repères ? Que ces dernières ne vivent plus dans le même contexte politique, social, mondial
que celui du XIXe siècle (lorsque s’est forgé ce récit national qui a irrigué l’histoire scolaire) ne semble guère perturber les défenseurs d’une histoire de France en péril. Il est vrai qu’en
matière d’éducation, les vieilles recettes sont à l’honneur. On fantasme sur les vertus des leçons de morale et le retour des sanctions à l’ancienne pour rétablir l’autorité des maîtres :
l’histoire scolaire n’aurait donc pas à prendre acte des transformations du monde dans lequel vivent les jeunes, à l’heure de la mondialisation, des migrations, des métissages culturels, des pays
émergents.
Il est urgent de rappeler que l’histoire de l’Afrique ne s’adresse pas «aux petits Africains» d’origine, mais bien à tous les jeunes car tous ont besoin de ces éclairages sur le passé, tout comme
de savoir que l’histoire n’est pas faite que par les «grands hommes» mais aussi par les anonymes ou les «sans-voix», afin qu’ils puissent se reconnaître dans ces derniers et se projeter eux aussi
comme des futurs acteurs dans la société de demain. Il est urgent enfin de rappeler que l’histoire à l’école ne peut pas tout traiter, des choix sont nécessaires et ils obligent à des arbitrages
difficiles. Or, le risque qui se profile est qu’à vouloir contenter tout le monde - les défenseurs de l’histoire à l’ancienne et les nécessités de prendre en compte les renouvellements
historiographiques -, les programmes ne deviennent un fourre-tout sans cohérence (voir le programme de 1ère actuel qui apparaît infaisable), ayant perdu toute saveur et toute possibilité d’être
une discipline de formation intellectuelle et critique pour les jeunes. L’histoire scolaire, sans renier certes une histoire nationale, européenne, doit transmettre une connaissance globale du
passé humain, aider à la compréhension des autres civilisations et permettre à chacun de penser l’altérité, au passé comme au présent.
Par Roland HUBERT Cosecrétaire général du SNES-FSU, Alice CARDOSO Responsable du groupe Histoire-Géographie au SNES-FSU, Laurence DE COCK et
Suzanne CITRON Historiennes
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