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Notes de lecture

Mardi 2 décembre 2008 2 02 /12 /Déc /2008 06:30
Le cinquième numéro de la revue en ligne Histoire@Politique est paru il y a quelques mois. Cette revue numérique du Centre d'histoire de Sciences Po est entièrement en ligne et gratuite.

Daté de mai-août 2008, le cinquième numéro d'Histoire@Politique est consacré aux femmes en résistance à Ravensbrück.

Dans l'introduction, Claire Andrieu, professeure des universités en histoire contemporaine à l'IEP de Paris et Christine Bard, professeure d'histoire contemporaine à l'université d'Angers explicitent leur démarche : le dossier qu'elles coordonnent pour la revue Histoire@Politique prend sa source dans une initiative de l'université d'Angers qui organisait cette année un colloque sur le thème "Femmes et déportation". Plus de 8 800 françaises, des résistantes en majorité, ont été déportées sur des bases répressives, contre 30 000 femmes et filles considérées comme juives transférées dans des camps d'extermination. La très grande majorité des déportées par mesure de répression a été envoyée à Ravensbrück, un camp de concentration situé à 80 km au nord de Berlin qui a ouvert ses portes en mai 1939.
Camp de travail forcé dès l'origine, Ravensbrück devient à partir de 1942 un camp d'extermination par le travail. A partir de janvier 1945, une chambre à gaz complète le dispositif de mise à mort et fonctionnera jusqu'à la l'évacuation du camp par les SS, le 25 avril 1945. Les SS entraînent avec eux environ 20 000 détenues capables de marcher dans une marche forcée vers le nord du Mecklembourg. Le 30 avril 1945, à l'arrivée des Soviétiques, il ne restait plus que 3 500 femmes et 300 hommes non évacués.

Christine Bard, dans un article consacré à "L'histoire des femmes au défi de la déportation" s'interroge sur les raisons du malaise historiographique qui entoure le thème de la déportation des femmes. En France comme en Allemagne, l'histoire des femmes ne se saisit pas franchement de celle de la déportation. La pensée féministe se trouverait-elle en échec dans un univers concentrationnaire qui transcende le genre ?
Le fait est que la recherche d'une spécificité féminine reste source d'un certain malaise, comme si elle portait en elle le risque d'une minimisation de ce qui reste central : la déshumanisation sans égard pour le sexe. En outre, il existe un risque réel de naturalisation des différences et de généralisation abusive qu'on retrouve dans un ouvrage comme celui de Françoise Maffre Castellani, Femmes déportées, Histoires de résilience, qui défend l'idée que les femmes, en raison de leur nature même et de leurs "réflexes ancestraux", ont mieux survécu aux camps que les hommes et font preuve de plus de dignité, de respect de soi, d'entraide, d'activité de l'esprit. Une position dangereuse « pour les femmes comme le montre l'histoire de la domination masculine comme pour les hommes qui seraient voués à une insensibilité congénitale », souligne Christine Bard.
En réalité, les détenues connaissent des expériences et des situations spécifiques, qu’elles subissent ou choisissent. Etudiant l'internement en France, Denis Peschanski et Mechild Gilzmer concluent à une spécificité féminine : durée de l'internement plus courte, libérations en plus grand nombre, moindre morbidité, moindre impact de la sociabilisation politique.
La maternité est bien sûr un élément fort de différencisation en même temps qu'une cause de surmortalité en raison des conditions de l'avortement parfois imposé, des conditions d'accouchement et du désespoir des mère séparées de leurs enfants qui se laissent mourir.
Sujet tabou, la sexualité sous toutes ses formes (contrainte ou non, hétérosexuelle ou homosexuelle) est un révélateur particulièrement puissant de la différenciation sexuée. Enfin, le genre marque de plusieurs manières la mémoire, collective ou individuelle, de Ravensbrück : l’exemple le plus éclatant est le choix de non-mixité fait par l’Association des déportées et internées de la Résistance. Mais il faut aussi s’interroger sur le genre des témoignages, essentiels à l’écriture de l’histoire de la déportation.

Claire Andrieu, dans un article intitulé "Réflexions sur la Résistance à travers l'exemple des Françaises de Ravensbrück" tente de définir la Résistance et l’effet de genre dans les camps de déportés par mesure de répression. Jusqu’à présent, l’histoire de la Résistance s’est arrêtée aux portes des prisons. La résistance des internés, en prison ou dans les camps de concentration, a été peu traitée, et lorsqu’elle l’a été, elle a pris place dans l’historiographie des modes d’internement et non dans celle de la Résistance. Pourtant, plusieurs questions se posent. Sont-ce les mêmes qui résistent « au-dehors » et « au-dedans » ? Le changement radical de contexte dû à l’arrestation entraîne-t-il une recomposition du personnel résistant ? Les critères de distinction mis en place pour la Résistance « libre » sont-ils valables pour la Résistance internée ? Peut-on continuer de différencier la « Résistance » de la « résistance civile » dans un système de terreur ? Ou le statut de la résistance civile dans l’univers concentrationnaire prend-il la valeur de transgression d’un acte de Résistance ?
Le témoignage de l'ethnologue Germaine Tillion paru en 1946 dans les Cahiers du Rhône montre que dans l'ensemble, la polutation résistante a mieux franchi l'épreuve du passage dans "l'Autre Monde" qu'est l'univers concentrationnaire que les militants du temps de paix et de liberté n'ont passé la barre de l'Occupation. Pourtant, entre la République libre et le pays occupé, la rupture est moindre qu'entre ce dernier et le camp de concentration. On voit par là la distance qui séparer l'engagement résistant de l'engagement partisan ou syndical.
Pour Gerti Schindel, une Autrichienne juive et communiste internée à Auschwitz puis à Ravensbrück, il faut distinguer quatre niveaux de résistance dans les camps de la mort : « Le début de la résistance, c'est de t'entretenir, toi. Cela exige déjà beaucoup d'énergie. [...] Ensuite seulement vient l'entraide, l'intégration des gens dans une communauté qui leur fait prendre conscience qu'ils ne sont pas complètement isolés. [...] Une autre forme de résistance consiste à occuper des postes, à la cuisine, à l’Arbeitseinsatz [où étaient dressées les listes d’affectation au travail et aux « transports »], dans les blocs. […] Au plus haut niveau, il y a la création d’une organisation. Pour cela, il faut avoir l’expérience de la lutte illégale, il faut connaître les règles de la conspiration. »
Autant la survie et la solidarité – les premier et deuxième niveaux de Résistance qui n’en font qu’un en réalité – paraissent relativement communs à toutes les nationalités, autant les troisième et quatrième paliers cités par l’ancienne détenue autrichienne semblent plus révélateurs de sa propre expérience. Les Françaises n’ont presque pas pénétré l’appareil de la « direction détenue » ou « administration internée » du camp.
Quant au quatrième niveau de Résistance mentionné par Gerti Schindel, la création d’une organisation clandestine, elle ne concerne tout simplement pas les Françaises de Ravensbrück. Un témoignage particulièrement probant nous en est donné par le livre paru en 1965, Les Françaises à Ravensbrück. Ce livre a la particularité d’avoir été écrit par un collectif d’anciennes déportées mêlant communistes et non-communistes. Il y est clairement affirmé qu’il n’y eut pas de « Résistance organisée », au sens où « il n’existait pas dans le camp une organisation structurée de la Résistance avec une direction orientant et coordonnant l’action des différents groupes clandestins ».
L'affirmation ne vaut, cependant, que pour les Françaises. Les Polonaises, beaucoup plus nombreuses (plus de 36 000) et plus anciennement installées dans le camp (depuis septembre 1939), avaient créé une forme de comité fidèle au gouvernement en exil à Londres et lié à l’Armée nationale (AK) combattant en Pologne.
On voit que l’appartenance nationale, en tant qu’elle situe un pays dans la guerre et définit une culture politique commune, interfère dans les modalités de la Résistance au camp.

Pour les Françaises, l’absence d’une structure qui prenne les décisions et diffuse les consignes présente plusieurs avantages : en responsabilisant chaque détenue, elle libère les initiatives immédiates et les réponses d’urgence, et, en divisant à l’infini la responsabilité, elle entrave la dénonciation et rend la répression plus difficile. Le mouchardage, tant redouté des détenus de Buchenwald, est moins connu à Ravensbrück.
Quand les gestes de micro-résistance se multiplient, une contre-société se crée qui est prête à l’offensive, comme l’ont montré à Ravensbrück les refus de travail, le sabotage, les protestations collectives des Françaises. Le sauvetage final des « lapins » polonais, ces détenues victimes d'expériences médicales, est une bonne illustration de l’efficacité de l’improvisation et de la solidarité spontanée.
Beaucoup plus égalitaire et compassionnelle, la société féminine résistante n’a pas manqué d’efficacité. Si l’effet de genre joue un rôle dans ce résultat, il n’explique pas tout, cependant, puisque la Résistance polonaise au camp était, elle, organisée et hiérarchisée en tant qu’échelon à part entière de l’AK, l’Armée nationale clandestine agissant en territoire polonais. Dans le fonctionnement particulièrement informel de la Résistance française à Ravensbrück, des facteurs indépendants du genre ont donc exercé leur influence, comme la faiblesse de la tradition de clandestinité en France, ou la situation de l’administration internée du camp, déjà en partie tenue par des résistantes d’autres nationalités, lors de l’arrivée des Françaises.

L’idée que la Résistance au camp ait un genre s’impose par force. Chez les Français, celle des femmes est plus spontanée, compassionnelle, égalitaire. Sa diffusion la rend moins repérable par l’oppresseur et plus consensuelle dans la société des opprimées, laquelle en ressort plus forte. Elle reste étrangère aux hiérarchies et aux clivages partisans, ou moins marquée par ces pratiques qui sont en honneur chez les détenus masculins. En l’occurrence, la force des « inorganisées » ressort assez clairement. Cette analyse semble reproduire des lieux communs sur les rôles sociaux de genre. En fait, la formation d’une dichotomie d’apparence stéréotypée, et beaucoup plus tranchée qu’elle ne l’était dans la Résistance « libre », est pour partie le produit de circonstances particulières. Le contraste accusé entre les résistances concentrationnaires des Français et des Françaises tient notamment aux situations différentes, au moment de leur arrivée, de l’auto-administration de leurs camps respectifs Il tient aussi au caractère moins violent et moins meurtrier –si l’on ose dire- du régime du camp de femmes par rapport à celui des camp d’hommes. Mais la violence chez les hommes ressortit également à leur propre comportement. Si la Résistance se définit dans une interaction entre l’opprimé et l’oppresseur, si ses modalités varient selon les types d’oppression, l’art de résister dépend en outre des caractéristiques sociales et culturelles de ses acteurs.

Anise Postel-Vinay, arrêtée pour faits de résistance le 15 août 1942 à l'âge de 20 ans, déportée à Ravensbrück en octobre 1943 et libérée le 23 avril 1945 par la Croix Rouge suédoise est un témoin de premier plan de l'univers concentrationnaire nazi subi par les femmes de Ravensbrück. Dans son article "Camps d'hommes, camps de femmes, premières approches", elle compare les pratiques mises en œuvre par le Troisième Reich dans les camps de concentration d’hommes et de femmes en prenant le cas des déportés de France par mesure de répression.
La comparaison porte donc essentiellement sur Ravensbrück pour les femmes, et Mauthausen et Buchenwald pour les hommes. Elle montre que les trois camps, dépendant de l’administration SS, connaissaient le même régime d’humiliation et de terreur. Dans les camps d’hommes, la plus grande fréquence des pratiques de cruauté, et le caractère beaucoup plus meurtrier du « travail » imposé, rendent compte, au moins en partie, de la moindre survie des détenus par comparaison à celle des détenues.
Du côté des femmes, la spécificité des crimes commis à l’encontre des détenues enceintes et de leurs bébés, et l’atteinte morale propre aux mères privées de leurs enfants restés en France, n’ont pas eu la même incidence statistique sur le taux de mortalité global. Il est possible, en outre, que les femmes aient fait preuve de plus d’adaptabilité que les hommes aux conditions extrêmes de la survie dans les camps.

Le témoignage de Joanna Penson, arrêtée pour faits de résistance le 23 mars 1941 en Pologne, à l’âge de 20 ans, arrivée à Ravensbrück par le Sondertransport du 23 septembre 1941, libérée le 28 avril 1945 est tout aussi intéressant. Après la guerre, Joanna Penson fit des études de médecine et termina sa carrière comme professeur, chef du service de médecine générale de l’hôpital de Gdansk. Membre active de Solidanorsc dans les années 1980, elle est actuellement une collaboratrice de Lech Walesa.
Jonna Penson et  Anise Postel-Vinay reviennent tour à tour sur les expériences pseudo-médicales dirigées par le Professeur Gebhardt.
De juillet 1942 à août 1943, 86 détenues de Ravensbrück, dont une grande majorité de Polonaises, ont été victimes d’expériences pseudo-médicales. Dans des conditions atroces, leurs jambes ont été blessées et infectées à l’aide de débris divers. Les victimes ont été surnommées « les lapins » par leurs camarades, par traduction partielle du mot allemand pour cobaye (« Versuchskaninchen », littéralement lapin de laboratoire). En 1945, l’assassinat général des 63 survivantes a été empêché par la résistance spontanée et internationale de détenues qui ont réussi à tenir cachées les victimes jusqu’à la libération du camp. Le but du professeur Gebhardt était de démontrer l’inutilité des sulfamides dans le traitement des blessures. Il voulait ainsi se dédouaner aux yeux d’Hitler de n’avoir pas su sauver Heydrich des blessures qu’il avait reçues lors d’un attentat monté par la Résistance tchèque. Ces expériences médicales perpétrées sur les détenus des camps de concentration n’ont pas suscité d’opposition de la part du corps médical allemand.

Le dossier s'achève avec un article de Camille Lacoste-Dujardin, ethnologue, directrice de recherche honoraire au CNRS, intitué "Une ethnologue à Ravensbrück ou l'apport de la méthode dans le premier Ravensbrück de Germaine Tillion (1946)".
Engagée dans la Résistance française, puis arrêtée, Germaine Tillion a subi l’internement dans le camp de concentration de Ravensbrück à partir du mois d'octobre 1943. Tout au long de ces épreuves, elle a puisé sa force dans le recours à la méthode de l’ethnologie, directement apprise de ses fondateurs et déjà expérimentée par elle-même parmi des Berbères d’Algérie. Mais plus encore, elle a su communiquer à ses co-détenues le bénéfice de cette arme de résistance qu’était la distance d’observation permettant la compréhension du système d’extermination nazi. Solidairement, elle a partagé avec elles le fruit de la méthode ethnologique, « une source de sang-froid, écrit-elle, de sérénité et de force d’âme. »

Parmi les autres articles en dehors du dossier, on retiendra notamment l'article de Sébastien Albertelli et de Johanna Barasz sur "Un résistant atypique : le général Cochet, entre vichysme et gaullisme".
Agrégé d’histoire, Sébastien Albertelli a soutenu une thèse d’histoire consacrée au BCRA, le Bureau Central de Renseignements et d'Action, le service d'espionnage et d'action de la France Libre, à paraître chez Perrin. Johanna Barasz, achève actuellement sa thèse d'histoire consacrée aux vichysto-résistants sous la direction de Jean-Pierre Azéma.

Né en 1888, combattant de la Grande Guerre, le général d’aviation Gabriel Cochet se distingue lors des combats de 1940 avant de s’imposer comme l’une des figures de la Résistance naissante en zone libre. Mais le général Cochet aura été un résistant trop atypique pour s’imposer dans la mémoire nationale. Dès 1940, cet homme de droite, pionnier de la Résistance, qui vénère Pétain et soutient activement la Révolution nationale, condamne la collaboration et prône la revanche.

Dès septembre 1940, il signe de son nom le premier d'une longue série de tracts et de bulletins qu'il diffuse auprès de plusieurs centaines de sympathisants.

Très tôt, Cochet croit en la défaite de l’Allemagne parce qu’il partage une conviction quasi gaullienne dans le caractère mondial et inachevé de la guerre : en dépit de quelques propos anglophobes, il a foi en la capacité de résistance de l’Angleterre et il est convaincu que les Etats-Unis finiront inévitablement par entrer dans le conflit.

Cochet fédère des individus assez hétéroclites qui s'approprient localement ses directives selon des modalités extrêmement diverses. Pour l'immense majorité d'entre eux cependant, la défense de l'œuvre intérieure du maréchal Pétain est un objectif parfaitement explicite. La légitimité de leur action leur paraît garantie par l'adhésion, réelle ou supposée, de dignitaires du régime et en premier lieu du Maréchal. En signant de son nom et en envoyant ses écrits par la poste, Cochet conforte cette croyance qu’il serait "secrètement mandaté par Vichy".

La plupart des groupes rattachés à Cochet se consacrent à la propagande, même si certains militants forment des groupes de renseignements mais aussi de combat. Ces activités restent cependant limitées par un manque criant de fonds et ceux qui passent à l'acte le font souvent sous l'égide d'autres mouvements.

Il est ensuite poussé dans l’opposition par un régime qui se radicalise. Arrêté le 21 juin 1941 et interné à Vals-les-Bains, Cochet perd peu à peu ses illusions sur Pétain et, à sa sortie de Vals-les-Bains, entre dans la clandestinité.
Rallié au général de Gaulle, qu’il rejoint à Londres début 1943, il reste marqué par son expérience de vichysto-résistant et peine à trouver sa place parmi les gaullistes. Nommé à la tête de la Direction des services de renseignement et d’action (DSRA) née de la fusion entre les services secrets gaullistes et giraudistes en octobre 1943, Cochet, qui a servi une dizaine d’années dans les services secrets, apparait alors comme le seul candidat acceptable par les deux camps : les gaullistes lui savent gré de les avoir rejoints et les giraudistes le percoivent avant tout comme un soldat qui ne s’intéresse pas à la politique.
Marginalisé, en conflit avec le BCRA, Cochet ne parvient pas à faire accepter son autorité et est finalement remplacé par Jacques Soustelle.

Vichysto-résistant, il appartient à une catégorie qui a toujours eu des difficultés à faire vivre son souvenir. Il n'est pas pour autant revendiqué par la mémoire militaire, qui ignore assez largement ce général atypique qui n’a pas rallié Giraud. Pourtant, ce n’est pas non plus un gaulliste reconnu. Il n'est d'ailleurs pas Compagnon de la Libération. Un destin au goût d'inachevé, dont les positions et l'évolution, complexes, sont révélatrices des ambiguïtés de son temps.

Nous renvoyons nos lecteurs au site Histoire@Politique où les articles complets sont disponibles en ligne et peuvent être téléchargés et imprimés au format pdf.
Par David NOËL - Publié dans : Notes de lecture - Communauté : les anti-capitalistes
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Mardi 11 novembre 2008 2 11 /11 /Nov /2008 06:30
Les historiens se sont très tôt penchés sur le déroulement et les suites de la Première Guerre mondiale, conflit qui a orienté le destin du XXe siècle tout entier.

Les armistices de 1918, les traités de paix de Versailles, de Saint-Germain-en-Laye et du Trianon et le complexe écheveau territorial qui s’en est suivi, les après-guerres et leurs dynamiques de reconstruction ont ainsi suscité une abondante littérature, aussi remarquable que nécessaire, qui ne dit pas, cependant, comment les peuples et les nations sont sortis de la Grande Guerre.

De fait, la notion de « sortie de guerre » a rencontré une faveur croissante dans le champ historiographique de la conflictualité contemporaine. Pour une raison simple : au contraire de « l'après-guerre », la notion de « sortie de guerre » suggère la durée. La sortie de guerre est un processus.

Une équipe internationale d’historiens, placée sous la direction de Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d'études à l'EHESS et spécialiste de la Première Guerre Mondiale et de Christophe Prochasson, spécialiste de l'histoire culturelle de la politique, interroge dans ce livre le monde de l’après-1918 : pays vainqueurs (France, Grande-Bretagne, États-Unis, Tchécoslovaquie, Italie), pays vaincus (Allemagne, Autriche, Hongrie), pays libérés (Belgique, Roumanie, Yougoslavie), pays engagés dans de nouveaux conflits, civils ou territoriaux (Russie, Pologne, Turquie, Grèce), enfin colonies et dominions de l'empire britannique.

On lira avec attention les contributions de Bruno Cabanes sur la France au sortir de la Grande Guerre, de Gerd Krumeich sur l'impossible sortie de guerre dans l'Allemagne de la République de Weimar ou encore de Nicolas Werth, sur les mutations d'une guerre prolongée dans l'espace russe.

L’histoire de l’après-1918 est celle d’une démobilisation et d'une brutalisation. Démobilisation effective des combattants et des économies, mais aussi démobilisation culturelle des sociétés : il fallut, après plusieurs années d’investissement collectif dans le conflit, reprendre les relations avec les ennemis d’hier et organiser le retour aux normes, elles-mêmes ébranlées par près de cinq années de guerre.
À cela s’est ajoutée une dimension morale, voire psychique, où les commémorations ont joué leur rôle : celle du deuil, collectif, ou familial, de nations touchées par la mort de masse, et celle du traumatisme chez les victimes, militaires ou civiles.

Dans de nombreux pays d'Europe, la sortie de guerre s'accompagne d'une brutalisation des sociétés : en Allemagne, les Corps Francs, hantés par le mythe de l'invincibilité allemande et du « coup de poignard » dans le dos continuent la guerre contre les spartakistes et la République des conseils de Munich ; l'occupation de la Ruhr, entre 1923 et 1925, par les troupes belges et françaises est une façon de venger l'occupation de la Belgique et du Nord de la France au moment où le thème des atrocités allemandes disparaît peu à peu des mémoires. Là aussi, la démobilisation culturelle a joué son oeuvre et il faudra attendre les années 90 pour que l'historiographie réévalue l'ampleur bien réelle des atrocités allemandes au moment de l'invasion de 1914.

Aux Etats-Unis, la croisade wilsonienne pour établir une Société des Nations et un nouvel ordre international est stoppée par un Congrès et une opinion publique isolationniste. En Russie, enfin, la guerre ne s'achève qu'avec la défaite des armées Blanches soutenues par l'Entente. Jusqu'en 1920, des troupes tchèques combattent l'Armée Rouge en Sibérie et pour les Français et les Anglais de l'armée d'Orient, la guerre continue, une guerre absurde pour des soldats qui ont hâte de rentrer chez eux. 

À l'image d'un J.R.R. Tolkien, parti en France en 1915, nommé officier en 1916, qui essuie le feu ennemi durant la bataille de la Somme et dont l'oeuvre toute entière est marquée par la guerre, on ne peut exclure que bien des contemporains du conflit ne soient jamais « sortis » de la Grande Guerre.
Par David NOËL - Publié dans : Notes de lecture - Communauté : Parti Communiste Français
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Samedi 13 septembre 2008 6 13 /09 /Sep /2008 06:37
Paru en 1973 aux Editions 10/18, Révolutionnaires du Front Populaire est un recueil de textes rassemblé par Jean-Pierre Rioux, historien à l'université de Paris X Nanterre. 5 ans après mai 1968, Jean-Pierre Rioux s'est interrogé sur l'action des minorités révolutionnaires à l'époque du Front Populaire.

Anarchistes de l'Union Anarchiste, syndicalistes-révolutionnaires de la CGT-SR ou du groupe de La Révolution Prolétarienne, la revue de Pierre Monatte, Gauche Révolutionnaire de la SFIO ou militants trotskystes organisés en tendance à la SFIO avant d'en être exclus et de fonder les premiers partis trotskystes, les minorités révolutionnaires accueillent avec circonspection le Front Populaire.

En 3 parties et 62 textes - le plus souvent des tracts ou des articles de la presse  révolutionnaire - Jean-Pierre Rioux nous fait revivre les heures agitées du Front Populaire.

Dans une première partie, "Pour un front de classe" (janvier 1935 - avril 1936), Jean-Pierre Rioux nous propose 15 textes qui critiquent, chacun à leur manière, la constitution du Front Populaire. Les minorités révolutionnaires distinguent le "front de classe" des partis révolutionnaires pour la révolution socialiste et le Front Populaire qu'ils perçoivent comme un cartel électoral de partis réformistes.

La réunification de la CGT et de la CGTU, en 1935 est saluée par les minoritaires qui rêvent, à l'instar de Pierre Monatte, d'une CGT d'action et de lutte des classes : "L'unité est un mariage de deux directions, de deux bureaucraties plus ou moins revêches et rancies ; elle est aussi, elle est surtout le mariage des syndiqués confédérés et des syndiqués unitaires. Il n'y a pas tellement de différence entre eux. Ils sont capables de faire un mariage d'amour." écrit ainsi Monatte le 10 octobre 1935 dans La Révolution Prolétarienne.

A la SFIO, la direction lance l'offensive contre les trotskystes, qui contrôlent les Jeunesses Socialistes de la Seine et ont constitué la tendance "Bolchevik-léniniste" qui regroupe 1 500 adhérents fin 1935. Le 1er octobre 1935, 13 leaders trotskystes sont exclus par la Commission Administrative Permanente de la SFIO.
Marceau Pivert qui s'est détaché de Jean Zyromski et avait soutenu les exclus fonde une nouvelle tendance, la Gauche Révolutionnaire, le 30 septembre 1935 et mène le combat de l'intérieur pour doter la SFIO d'un programme révolutionnaire.

Les exclus polémiquent avec la Gauche Révolutionnaire et créent les premiers partis trotskystes, le Parti Communiste Internationaliste de Frank et Molinier et le Parti Ouvrier Révolutionnaire.

Dans une deuxième partie, "Révolution ?" (mai-juin 1936), Jean-Pierre Rioux propose 16 documents marqués par la vague de grèves de mai-juin 1936. Durant la première semaine de juin, plus de deux millions de grévistes cessent le travail, on compte 9 000 usines occupées dans la métallurgie, le textile, les industries alimentaires et les grands magasins où la syndicalisation était le plus souvent clandestine.

La SFIO et le Parti Communiste, soucieux de ne pas se couper des classes moyennes et du Parti Radical négocient les accords Matignon et appellent à la reprise du travail. Au cours des premières semaines de juin, une course de vitesse s'engage entre les directions de la SFIO et du PCF et les minorités révolutionnaires qui cherchent à étendre le mouvement. "Divisées, intervenant à contre-temps dans le reflux de la vague, incapables de remonter le courant, bâillonnées par le pouvoir ou habilement utilisées par lui, elles ne parviennent pas à canaliser à leur profit la sourde tendance au débordement de travailleurs qui veulent obtenir davantage du patronat, du syndicat et du gouvernement." explique ainsi Jean-Pierre Rioux.

Au Parti Communiste, André Ferrat qui s'était opposé avec le groupe Que faire ? au tournant "patriotique" du PCF comme au légalisme de Thorez et qui appelait à la poursuite des grèves est exclu sans avoir la possibilité de se défendre.

Dans la troisième et dernière partie du recueil, "Batailles perdues" (juillet 1936-décembre 1938), on voit au fil des 31 textes sélectionnés les minorités révolutionnaires s'opposer sur la question de l'intervention en Espagne.
La fusillade de Clichy, le 16 mars 1937, lors de laquelle 5 manifestants sont tués par la police au cours d'une contre-manifestation contre la tenue d'un meeting du P.S.F. marque une nouvelle étape dans la rupture entre les minorités révolutionnaires et le Front Populaire. "Huit milliards pour l'emprunt ; à Clichy 5 morts. L'argent de la bourgeoisie se paie avec le sang des ouvriers !" écrivent les Jeunesses Socialistes de la Seine, proches des trotskystes et de la Gauche Révolutionnaire.
La SFIO réagit comme elle l'avait fait en 1935 : 22 militants trotskystes sont exclus des Jeunesses Socialistes. L'Entente de la Seine est dissoute. La Gauche Révolutionnaire, qui n'est pas prête à la scission, soutient mollement les exclus.

Il faut attendre juin 1938 et la scission de la Gauche Révolutionnaire pour assister à un regroupement partiel des minorités révolutionnaires au sein du Parti Socialiste Ouvrier et Paysan (PSOP) de Marceau Pivert et Daniel Guérin. En réalité, seuls 6 000 des 30 000 sympathisants de la Gauche Révolutionnaire rejoignent le nouveau parti ; les autres préfèrent rester à la SFIO. Rapidement rejoint en février 1939 par les trotskystes du P.O.I., le PSOP est apparu trop tardivement pour peser sur le cours des événements.

Tandis que le Front Populaire agonise, la France redevient radicale. La grève générale du 30 novembre 1938 est un échec, malgré tous les efforts du PCF et de la CGT. La répression patronale est  féroce avec les grévistes :  le Ministère du Travail avouera 800 000 licenciements temporaires ou définitifs.

Surtout, les accords de Munich et la marche à la guerre accentuent les divisions des minorités révolutionnaires. A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, le constat d'échec est sans appel pour les militants révolutionnaires qui rêvaient d'une révolution socialiste.

Jean-Pierre Rioux explique les raisons de l'échec dans une conclusion qui se termine par une interrogation : "Certes, par leur action intense, sinon coordonnée, [les minorités révolutionnaires] offrent à l'historien un témoignage irremplaçable, une sorte de négatif photographique de la combativité réelle des masses ouvrières. Thermomètre sensible mesurant le degré de fièvre révolutionnaire depuis 1935, assurément. Mais leur action n'est jamais motrice. Trop parisiennes dans leur recrutement, elles ne touchent guère la province industrielle, sauf épisodiquement dans le Nord et le Rhône. Trop crispées dans leur antistalinisme, elles effraient les nouveaux venus dans le combat révolutionnaire qui pensent pouvoir travailler efficacement au P.C. Trop pacifistes, à l'exception de Que faire ? et des trotskystes, désorientées par le drame du prolétariat espagnol, elles démobilisent leur vertu révolutionnaire. Trop divisées, devancées par l'événement, elles ne réussissent pas plus à entamer la cohésion du P.C. ou à radicaliser la social-démocratie qu'à bâtir à temps ce parti révolutionnaire dont les trotskystes auraient voulu devenir les fédérateurs. [...] Leur oscillation constante entre la critique de gauche du Front Populaire et l'opposition révolutionnaire qu'il importait de lui opposer, leurs nostalgies des révolutions passées, traduisent-elles une ambiguïté fondamentale du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière prisonnière de la démocratie parlementaire et "trahie" par des appareils qu'après tout elle s'est donnée, ou simplement l'inconsistance inquiète de ses franges petites-bourgeoises en crise ?"

35 ans après la publication du livre de Jean-Pierre Rioux, la question reste posée.
Par David NOËL - Publié dans : Notes de lecture - Communauté : les anti-capitalistes
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Samedi 3 mai 2008 6 03 /05 /Mai /2008 18:12
Le nouveau numéro de l'excellente revue en ligne Histoire@Politique vient de paraître. Cette revue numérique du Centre d'histoire de Sciences Po est entièrement en ligne et gratuite.

Daté de janvier-avril 2008, le quatrième numéro d'Histoire@Politique est consacré aux jeunes, sujets et enjeux politiques dans la vie politique française au XXème siècle.

La première partie du dossier est consacrée à l'étude des organisations politiques et de leurs jeunesses :

Christine Bouneau, maître de conférences à l'université de Bordeaux III, consacre un article à l'étude de la Jeunesse Socialiste, des années 1880 aux années 1960.

Cécile Sanchez, étudiante en master à l'université de Rouen, s'intéresse aux transformations qui touchent la Jeunesse Communiste dans les années 30. Dans un contexte de forte expansion des organisations de jeunesse, la JC s'inspire des méthodes de la JOC et se transforme en une organisation de masse, d'encadrement et de loisirs. De février 1934 à février 1937, le nombre d’adhérents à la Jeunesse communiste passe de 4 000 à plus de 100 000.

Jean Birnbaum, journaliste au Monde, s'est  penché sur le trotskisme français. Nées dans la marginalité au mileu des années 1920, les organisations trotskistes ont maintenu vivants non seulement un même discours, mais aussi une pratique militante qui se donne pour but de capter l’indignation « instinctive » de la jeunesse, et d’encadrer cette énergie subversive au sein d'une communauté de transmission, d’un collectif mémoriel et pédagogique. Pour Jean Birnbaum, c'est ce qui explique leur étonnante pérennité.

Jean Vavasseur-Desperriers, professeur à l'université de Lille III et spécialiste des droites modérées évoque la politique en matière de jeunesse menée par les organisations de droite de l'entre-deux-guerres. L'Alliance Démocratique et la Fédération Républicaine ont leurs organisations de jeunesse qui sont mal connues. Le PPF de Jacques Doriot met en place une organisation de jeunesse qui aurait compté 35 000 adhérents en 1937. Les autres ligues (Croix de Feu, Action Français, Jeunesses Patriotes) n'ont pas d'organisation de jeunesse spécifique, mais des "troupes de choc" (Camelots du Roi, Volontaires Nationaux, Phalanges) qui vendent les journaux et font le coup de poing à l'occasion.
Entre cercle d’études, axé sur la réflexion et l’entraînement à la joute oratoire, dans une perspective très parlementaire, militantisme activiste orienté vers la démonstration de rue et enracinement social, porté vers l’action caritative, trois formes se retrouvent dans pratiquement tous les groupes, à des degrés divers.
Comme le note Jean Vavasseur-Desperriers, "Les groupes « modérés » ont adopté des pratiques et des discours peu éloignés du militantisme activiste et le catholicisme social, référence répandue dans une bonne partie des troupes de la jeunesse droitière, a fortement stimulé l’action sociale aussi bien en milieu ligueur que dans une organisation liée au monde parlementaire, comme les JFR. Peut-être la tendance générale est-elle allée dans le sens d’un renforcement de cette action."

La suite du dossier de la revue Histoire@Politique nous entraîne en Alsace pour suivre la jeunesse alsacienne face à la question régionale durant l'entre-deux-guerres et s'intéresse aux Jésuites et à la jeunesse catholique dans l'entre-deux-guerres ou encore aux Chantiers de la Jeunesse mis en place par le régime de Vichy.

Entre 1940 et 1944, ce sont 400 000 jeunes Français qui effectuent un stage de huit mois dans les Chantiers de la Jeunesse. Véritable entreprise d’encadrement idéologique, le stage des Chantiers répond à une triple finalité : modeler une jeunesse virile et sportive, former des chefs et des propagandistes de la doctrine vichyste et participer au relèvement matériel du pays. Christophe Pécout, docteur en sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS) à l'université de Rouen montre bien l'attitude franchement hostile de la jeunesse française envers un stage vécu comme inutile, épuisant et abrutissant.
Indifférente à la Révolution Nationale, la jeunesse des Chantiers méprise les collaborationnistes de la LVF qui viennent recruter sur les Chantiers et refuse le Service du Travail Obligatoire en Allemagne. A partir de 1943, l'absentéisme explose et une partie des jeunes des Chantiers gagne les maquis tout proches.
Au final, "Certains, notamment les jeunes ruraux, ont pu trouver dans les Chantiers une vie semblable à celle qu’ils menaient auparavant. D’autres ont prolongé leur séjour et quelques-uns, très rares, ont même intégré la Milice. Toutefois, c’est bien une grande majorité qui a rejeté la vie et le discours pétainiste des Chantiers."

Nous renvoyons nos lecteurs au site
Histoire@Politique où les articles complets sont disponibles en ligne et peuvent être téléchargés et imprimés au format pdf.
Il faut saluer le travail des chercheurs et de l'équipe du Centre d'histoire de Sciences Po. L'existence de cette remarquable revue en ligne est un plus pour les historiens, pour les professeurs comme pour les étudiants et plus largement pour tous les militants du mouvement social qui s'intéressent à l'histoire politique.
Par David NOËL - Publié dans : Notes de lecture
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Lundi 29 octobre 2007 1 29 /10 /Oct /2007 06:49
Vingtiemesiecle.jpg La dernière livraison de la revue d'histoire Vingtième Siècle, datée d'octobre-décembre 2007 est consacrée au Parti socialiste : un choix éditorial qui s'explique naturellement par la défaite subie par le PS aux élections présidentielles et les débats autour de la rénovation de la gauche, mais qui ne va pas de soi dans une revue d'histoire contemporaine. Vingtième Siècle n'est pas un  newsmagazine de base...

En histoire comme dans toutes les disciplines, la recherche obéit aussi à des modes qui reflètent les rapports de forces entre les différentes écoles historiques, mais aussi les préoccupations de la société à un moment donné.

La biographie et ce qu'on a appelé "l'histoire-bataille" ont été écartées dans les années 60 au profit d'une histoire qui s'intéresse au temps long et aux structures socio-économiques.

Les partis politiques comme objet d'histoire ont souffert de la même désaffection. François Audigier dresse un état des lieux historiagraphique qui en explique les raisons : les sociologues se sont penchés sur les nouveaux mouvements associatifs et les historiens du politique s'intéressent davantage aux valeurs, aux cultures et à la sociabilité des militants qu'aux formations politiques proprement dites. Les études consacrées aux partis politiques s'inscrivent souvent dans une échelle départementale ou régionale. Aujourd'hui, l'histoire des partis politiques intègre de nouvelles approches et s'intéresse en particulier à l'évolution de la propagande militante liée à la modernisation des médias, à l'inscription des partis politiques dans un espace symbolique ou se livre à des comparaisons à l'échelle européenne.

Après une introduction de Michel Winock sur le PS dans le système politique français, Aude Chamouard s'intéresse à la mairie socialiste, matrice du réformisme (1900-1939). Elle montre dans son article que la conquête par la SFIO de nombreuses municipalités au début du XXe siècle entraîne une évolution du Parti socialiste. Les maires socialistes comme Emile Basly à Lens assument un réformisme pratique et la figure du bon gestionnaire remplace peu à peu celle du révolutionnaire tandis que les élus socialistes se notabilisent.

La notabilisation du PS-SFIO est justement étudiée par Noëlline Castagnez qui s'est intéressée à la IVe République. Noëlline Castagnez montre qu'on assiste entre 1945 et 1958 à une érosion de la base militante de la SFIO, qui se replie autour de la figure du maire et du conseiller général. La SFIO passe de 354 000 adhérents en 1946 à 87 000 en 1951 avec une sous-représentation des femmes, des ouvriers et un cumul des mandats généralisé. Il faudra attendre 1971 et le congrès d'Epinay pour que le PS redevienne un parti de militants à la faveur de la dynamique enclenchée par l'Union de la gauche.

Gilles Morin s'est intéressé aux liens entre les socialistes et la société française. Fondée en 1905, la SFIO entretient des rapports parfois difficiles avec la CGT dominée par les anarchistes et les syndicalistes-révolutionnaires qui font adopter en 1906 la Charte d'Amiens. Après 1918, si la création du PCF et de la CGTU rapproche la SFIO de la CGT, jamais les liens entre parti et syndicat ne seront ce qu'ils sont en Angleterre où les trade-unions adhèrent au Labour. En France, on est loin de la social-démocratie même si la plupart des cadres socialistes sont aussi des syndicalistes. La SFIO a donc besoin de s'appuyer sur d'autres réseaux et dans les années 1920-1930, elle les trouve dans le mouvement laïc (franc-maçonnerie, Ligue de l'Enseignement, Ligue des Droits de l'Homme).
Après la seconde guerre mondiale, les liens entre mouvement socialiste et mouvement laïc perdurent tandis que les liens entre la SFIO et les syndicats se desserrent et il faudra attendre la déconfessionalisation de la CFTC en 1964 qui donne naissance à la CFDT et la création du nouveau PS à Epinay en 1971 pour que s'esquisse un rapprochement entre mouvement socialiste et mouvement syndical.

L'étude de Carole Bachelot sur Parti socialiste et parti travailliste est tout aussi intéressante. Carole Bachelot montre que la mutation du PS et du New Labour au cours des années 90 aboutit à une féminisation du parti, mais aussi à une personnalisation autour de Tony Blair ou de Lionel Jospin. De plus en plus, les partis socialistes deviennent des partis d'adhérents-supporters et c'est une rupture avec la tradition du mouvement ouvrier. Mais la mutation du parti socialiste et du parti travailliste obéit à des schémas différents : en Angleterre, la primauté du Premier Ministre sur le parti est formalisée tandis qu'en France subsiste la fiction de l'autonomie du parti vis-à-vis du gouvernement. Au final, le PS et le New Labour sont dirigés par deux oligarchies, mais celle du PS s'est construite dans le flou, sur la base du poids des tendances.

Enfin, il faut signaler l'article de Frédéric Cépède et Fabrice d'Almeida, Etre socialiste d'un siècle à l'autre, qui montre bien les difficultés à être socialiste - avec tout ce que ça comporte en terme de références culturelles et symboliques - à l'heure des médias de masse.

Au final, le dossier de la revue Vingtième Siècle est d'un grand intérêt et pose beaucoup de questions sur le Parti socialiste. On attend désormais d'autres études portant sur d'autres forces politiques.
Par David NOËL - Publié dans : Notes de lecture
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Samedi 1 septembre 2007 6 01 /09 /Sep /2007 08:05
Vingtiemesiecle.jpg La dernière livraison de la revue d'histoire Vingtième Siècle ouvre ses colonnes à un débat sur le fascisme français. Le débat n'est pas que scientifique, il est aussi politique et un de ses enjeux est naturellement de caractériser le Front national.

Le débat sur l'existence d'un fascisme français est un vieux débat qui rebondit périodiquement, mais il remonte en réalité à 1978 et à la publication par Zeev Sternhell de son livre La droite révolutionnaire (1885-1914). Les origines françaises du fascisme (1978). Pour faire vite, Sternhell s'inscrit en faux contre la thèse de René Rémond d'un fascisme français marginal au sein d'une droite nationaliste héritière du bonapartisme. L'historien israélien considère qu'un "pré-fascisme" apparaît en France à la fin du XIXe siècle. Maurice Barrès, chantre d'un nationalisme sentimental teinté de socialisme apparaît comme une des figures de proue de la droite révolutionnaire française.
Cette droite révolutionnaire française est antiparlementaire et d'une certaine manière se veut l'héritière du bonapartisme. La crise boulangiste (1886-1891) témoigne à la fois de la prégnance d'un culte du chef - l'homme fort qui régénérera la nation - et du goût de l'extrême droite française pour la violence et les coups d'Etat. C'est aussi la rencontre (constitutive du fascisme) d'hommes de droite et d'hommes de gauche comme le journaliste et ancien communard Henri Rochefort.
La droite révolutionnaire est xénophobe. Elle se convertit à l'antisémitisme à la fin du XIXe siècle. Elle est marquée par l'oeuvre d'Edouard Drumont et s'engage dans l'Affaire Dreyfus dans le camp des antidreyfusards. Au lendemain de la première guerre mondiale, des militants issus du syndicalisme révolutionnaire et influencés par la pensée de Georges Sorel comme Gustave Hervé vont basculer à l'extrême droite et donner au nationalisme une coloration anticapitaliste (qui disparaît rapidement).
Loin d'avoir été "immunisée" contre le fascisme, c'est la France qui aurait "inventé" le fascisme, un fascisme qui ne se limite donc pas aux quelques groupes marginaux comme le Faisceau (qui a quand même compté 20 000 membres) ou le francisme, mais caractérise d'importants mouvements comme les Croix-de-Feu du colonel de La Rocque héritiers du "pré-fascisme" des années 1890.

La thèse de Zeev Sternhell a été combattue par de nombreux historiens français (Pierre Milza, Michel Winock, Serge Berstein, Antoine Prost) qui s'intéressent moins aux convergences idéologiques qu'aux organisations et à leur implantation. La plupart des historiens français dressent donc le portrait d'une France "allergique au fascisme" (S. Berstein), même si une certaine forme d'"imprégnation fasciste" a touché toutes les ligues nationalistes des années 30.
Antoine Prost montre de façon très claire que les Croix-de-Feu, en raison de leur nationalisme affiché, occupent une place tout à fait marginale au sein du mouvement des anciens combattants organisé autour de l'Union Fédérale (proche des radicaux et qui compte 950 000 adhérents en 1939) et de l'UNC (classée à droite, 850 000 adhérents à la veille de la guerre).
Au contraire, Zeev Sternhell a reçu le soutien d'un historien comme Ernst Nolte pour qui l'Action française et le maurassisme constituent une des facettes du fascisme, aux côtés du fascisme italien et du nazisme.

Le débat a rebondi dans les colonnes de la revue Vingtième Siècle qui publie ce trimestre un article de Robert Soucy, suivi des réponses de Michel Winock et Serge Berstein ainsi qu'un compte-rendu de lecture du livre de Sean Kennedy signé Jean-Paul Thomas.
Faut-il parler de débat ? Serge Berstein évoque plutôt un dialogue de sourds et à la lecture des différents articles, c'est bien l'impression qui ressort.

Robert Soucy se présente en porte-parole d'une "école anglo-saxonne" qui s'opposerait à une improbable "école du consensus" française. Répondant à Michel Winock, il cherche à démontrer que les Croix-de-Feu et le PSF du colonel de La Rocque présentent tous les critères du fascisme.
Le moins qu'on puisse dire est que la démonstration n'est guère convaincante. Robert Soucy admet bien que le colonel de La Rocque s'est à plusieurs reprises opposé à l'antisémitisme. Pour l'historien américain, il faut mettre la modération du dirigeant des Croix-de-Feu sur le compte d'une prudence tactique. De la même manière, Robert Soucy analyse le légalisme du colonel de La Rocque le 6 février 1934 comme le reflet d'une prudence tactique. Enfin, Robert Soucy accuse le colonel de La Rocque de sympathies collaborationnistes.
Il est certain que le PSF, qui remplace en 1936 les Croix-de-Feu après leur dissolution a été un grand parti nationaliste et autoritaire.
Etait-il pour autant un parti fasciste ? On peut en douter à la lecture de l'article de Michel Winock. De même, il est difficile de croire à la thèse d'un colonel de La Rocque tenté par la collaboration. Loyal vis-à-vis de Pétain, le chef du PSF (devenu Progrès Social Français) était critique envers la collaboration, surveillé par les Allemands et critiqué par les collaborationnistes les plus durs ; il a d'ailleurs monté un réseau de résistance opérationnel dès juin 1942.
Au final, les citations choisies par Robert Soucy apparaissent peu probantes et les arguments de Michel Winock emportent l'adhésion.

Le parallèle entre le fascisme du PSF et celui du Front national que fait Sean Kennedy devient alors sans objet, Jean-Paul Thomas ajoutant, dans son compte-rendu de lecture qu'il n'est pas de bonne méthode d'enjamber un demi-siècle d'histoire.
Dédouaner le PSF de l'accusation de fascisme n'implique évidemment aucune forme de sympathie à son égard. Laissons la parole à Serge Berstein qui écrit, à juste titre qu'"On peut, par exemple, considérer que le nationalisme intégral de Maurras n'est guère plus attrayant que le fascisme mussolinien".

Les militants politiques qui ont à combattre le Front national doivent connaître ces controverses historiques qui nous aident dans notre combat de tous les jours pour faire reculer l'extrême droite.

Les 44,5 % d'électeurs qui ont voté pour Marine Le Pen au second tour de l'élection législative ne sont pas fascistes. Mais l'idéologie du FN, pour reprendre l'expression de Berstein, n'est "guère plus attrayante" que le fascisme et "l'imprégnation fasciste" d'une partie des cadres du FN ne fait guère de doute. Elle ne concerne pas que quelques égarés marginaux : le premier bureau politique du Front national, en 1972, comptait dans ses rangs François Brigneau (ancien milicien condamné pour collaboration) et Pierre Bousquet (ancien Waffen SS qui fut le premier trésorier du FN). Lors des fêtes du Front national, on trouve sur les tables les ouvrages apologétiques de Jean Mabire, éditorialiste à Minute et à National-Hebdo, sur la LVF et les Waffen SS. Quant à Marine Le Pen, elle siège au parlement européen aux côtés d'Alessandra Mussolini...

Les Héninois et Beaumontois qui crient leur colère en utilisant le bulletin de vote FN servent en réalité les intérêts d'un dangereux parti d'extrême droite.
Que le FN ne soit pas fasciste à proprement parler est dès lors secondaire : la menace que le Front national fait peser sur notre ville est elle, bien réelle et doit être combattue avec détermination.
Par David NOËL - Publié dans : Notes de lecture
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Mercredi 29 août 2007 3 29 /08 /Août /2007 08:02
Claude Bartolone est un dirigeant socialiste de talent. Député de Seine-Saint-Denis et principal lieutenant de Laurent Fabius, Claude Bartolone a fait partie des rares dirigeants socialistes à faire campagne pour le non au TCE. Son dernier livre, sous forme d'entretien avec Gérard Leclerc est un réquisitoire implacable contre Ségolène Royal, qui a perdu "une élection imperdable" pour avoir fait une campagne très à droite, sur le terrain de l'ordre et des valeurs là où l'opinion publique attendait du PS des propositions sociales.

Claude Bartolone a raison d'être sévère avec Ségolène Royal. Les anecdotes qu'il raconte sur l'amateurisme de la campagne de la candidate socialiste sont édifiantes : entretiens refusés avec la presse, déplacements annulés à la dernière minute... Claude Bartolone prend également position contre toute idée d'alliance avec le Modem et condamne la tentation sociale-démocrate d'un Dominique Strauss-Kahn. Pour Bartolone, le PS doit rester un parti socialiste et ne peut pas accepter la mondialisation comme elle va.

Claude Bartolone est inutilement sévère envers le Parti communiste sur lequel il a tiré un trait. Le PCF est bien vivant, il compte encore des dizaines de milliers de militants et les idées antilibérales et altermondialistes fédèrent, en 2007, environ 10 % de l'électorat.

Claude Bartolone, c'est plus intéressant, récuse toute idée de "droitisation" de la société française. Il rejoint là le constat que fait Etienne Schweisguth, directeur de recherche au CEVIPOF, dans la dernière livraison de la Revue française de science politique. Etiennne Schweisguth distingue le libéralisme économique (qui s'oppose à l'antilibéralisme) et le libéralisme sociétal (qui s'oppose à l'autoritarisme). En matière de moeurs, le libéralisme a progressé : le pourcentage de français favorables à la peine de mort, hostiles à l'avortement, à l'immigration ou à l'égalité des droits entre personnes de même sexe, est en chute depuis 20 ans, y-compris à droite. Il est aujourd'hui de l'ordre de 30 % de l'électorat. 70 % des électeurs sont libéraux en matière de moeurs. En fait, seul l'électorat du Front national reste majoritairement autoritaire sur ces questions.
En matière économique et sociale, Etienne Schweisguth fait le constat inverse : 70 % des Français sont favorables au service minimum et considèrent que les chômeurs et les bénéficiaires du RMI devraient faire des efforts et ne plus se complaire dans "l'assistanat". A l'exception des ces trois points, la plupart des questions posées aux sondés sur le SMIC, le contrat de travail, le rôle de l'Etat ou la mondialisation témoignent de la permanence des idées antilibérales. Seuls 25 % des sondés, par exemple, jugent positivement la mondialisation.

Antilibéralisme en matière économique et sociale et libéralisme en matière sociétale, le constat de droitisation de la société française ne résiste pas à l'examen. L'élection présidentielle était bien "imperdable".

La lecture du livre de Claude Bartolone peut rendre amer : pendant cinq ans, les travailleurs vont subir les coups de la droite, des coups qui auraient pu être évités si le PS avait opté pour un programme de gauche. L'union de la gauche antilibérale autour du PCF était possible ; avec l'appui du mouvement social, elle aurait permis de peser sur le PS pour qu'il applique une politique antilibérale.

L'élection était "imperdable". La gauche sociale-libérale l'a perdue. Tout l'enjeu des 5 prochaines années va être maintenant de construire les forces politiques capables de mobiliser l'électorat populaire pour remporter les victoires de demain. C'est un défi que le PCF devra relever.
Par David NOËL - Publié dans : Notes de lecture - Communauté : Les antilibéraux
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Jeudi 2 novembre 2006 4 02 /11 /Nov /2006 06:23
A l'heure où le PCF s'engage dans une stratégie de rassemblement avec les forces altermondialistes inspirée par les idées des communistes refondateurs, il n'est pas inutile de lire les Mémoires de Pierre Juquin, qui viennent de paraître aux Editions de l'Archipel.

Né en 1930 à Clermont-Ferrand, diplômé de l'Ecole Normale Supérieure, agrégé d'allemand, Pierre Juquin enseigne au lycée Lakanal de Sceaux de 1959 à 1966. Il rencontre Emmanuel Le Roy-Ladurie et Félix Damette, avec qui il se lie d'amitié.

  Pierre Juquin milite au SNES et adhère au Parti Communiste en
1953 ; il se distingue lors de la campagne pour les élections municipales de 1959.  Il intègre le comité fédéral de la Seine-Sud où il fait la connaissance de Georges Marchais.

En 1964, Pierre Juquin entre au comité central du Parti Communiste comme membre suppléant, puis titulaire à partir du XVIIIe congrès, en janvier 1967. Elu député de la troisième circonscription de l'Essonne en mars 1967, il est battu lors des législatives de juin 1968, mais retrouve son siège en 1973 et le conserve jusqu'en 1981.

Pierre Juquin intègre le bureau politique du PCF comme membre suppléant en 1979, lors du XXIIIe congrès puis comme membre titulaire en 1982.

Il dirige alors le bureau de presse et d'information et effectue de nombreux voyages en RDA.
Acquis à une forme d'aggiornamento idéologique du PCF sur le modèle du PCI italien de Berlinguer, partisan de l'eurocommunisme, Pierre Juquin juge sévèrement Georges Marchais. Il lui reproche sa rupture avec l'eurocommunisme et son rapprochement à contretemps avec l'URSS brejnevienne. Il explique comment en rompant avec le PS en 1977 sur la question de l'actualisation du programme commun, Georges Marchais s'est laissé piéger par François Mitterrand. Pierre Juquin revient également sur les interviews les plus accablantes de Georges Marchais, sur la question de l'Afghanistan ou celle du bilan "globalement positif" de l'URSS.

Pierre Juquin bascule alors dans l'opposition à la direction du PCF et est exclu du bureau politique du Parti Communiste en 1984 avant d'être exclu du PCF en octobre 1987, après avoir annoncé sa décision de se présenter à l'élection présidentielle.

Soutenu par le PSU, la LCR et des communistes rénovateurs, Pierre Juquin s'appuie sur de nombreux comités d'initiative et de soutien. Il n'obtiendra que 2,08 % des voix aux élections présidentielles de 1988.

Pendant que ce qui reste des "comités Juquin" fusionne avec le PSU pour former l'Alternative Rouge Et Verte (devenue Les Alternatifs, une formation groupusculaire qui compte 700 adhérents), Pierre Juquin rejoint les Verts.

Il milite aujourd'hui au Parti Socialiste et a appelé il y a quelques jours dans les colonnes de Libération à voter pour Laurent Fabius.

Les Mémoires de Pierre Juquin présentent un intérêt historique certain : au-delà de l'itinéraire d'un homme et de la simple autobiographie, elles nous font revivre près d'un demi-siècle d'histoire et de vie politique à travers les yeux d'un acteur de premier plan, souvent lucide, comme lorsqu'il rencontre l'écologiste René Dumont et qu'il prend conscience de la problématique environnementale.

Mais l'itinéraire de Pierre Juquin est aussi celui d'un échec : l'échec d'une tentative de fédérer une force de gauche radicale à la fois communiste, citoyenniste et écologiste. Etrangement, Pierre Juquin est peu disert sur cet échec et, c'est révélateur, son livre s'arrête au lendemain de l'élection présidentielle de 1988.
Pour le présent, c'est aussi une leçon à méditer : les comités d'activistes qui naissent à l'occasion d'une campagne présidentielle ne parviennent généralement pas à s'imposer dans la durée.

Dans ces conditions, on ne sait pas trop ce qu'espèrent Roger Martelli, Pierre Zarka, Patrick Braouezec et les refondateurs du PCF.
Alors que le Parti Communiste s'est profondément transformé et est redevenu incontournable, pourquoi vouloir rééditer en 2007 l'opération des "comités Juquin" au travers de comités unitaires antilibéraux coupés de la population ?
Par David NOËL - Publié dans : Notes de lecture
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Dimanche 6 août 2006 7 06 /08 /Août /2006 10:58
Jean-Paul Visse, qui a été chargé de cours à l'Université de Lille III et à l'Ecole Supérieure de Journalisme de Lille avant de devenir maître de conférences à l'Institut catholique de Lille, a signé, avec La Presse du Nord et du Pas-de-Calais au temps de l'Echo du Nord, paru en 2004 aux Editions du Septentrion (20 €), un ouvrage d'un grand intérêt historique et facile d'accès qui sera utile non seulement aux historiens, mais aussi à tous ceux, militants ou simples curieux qui s'intéressent à l'histoire de la presse.

L'Echo du Nord, fondé par l'imprimeur Vincent Leleux en 1819 et qui devient Le Grand Echo du Nord et du Pas-de-Calais après la Première Guerre mondiale est le titre phare d'une presse régionale dynamique tout au long du XIXe siècle et durant la première moitié du XXe siècle.

Jean-Paul Visse montre bien que sous la Restauration, malgré la surveillance étroite des préfets aux ordres du roi, des hommes comme Vincent Leleux à L'Echo du Nord ou Frédéric Degeorge au Propagateur du Pas-de-Calais sont des militants avant d'être des hommes d'affaires. A une époque où les journaux ne s'adressent qu'à une élite (en 1829, seuls 45 % des conscrits sont capables de lire et le prix d'un abonnement représente deux à trois semaines de salaire pour un ouvrier), la presse régionale fait beaucoup pour la diffusion des idées libérales : pendant les Trois Glorieuses de juillet 1830, 10 000 personnes s'assemblent sur la Grand Place de Lille devant l'immeuble de L'Echo du Nord pour protester contre le coup de force du roi Charles X.

La déception sera à la mesure des espoirs engendrés par la Monarchie de Juillet : avec le durcissement du régime, L'Echo du Nord et Le Propagateur du Pas-de-Calais, devenu Le Progrès du Pas-de-Calais repassent dans l'opposition et sont victimes d'innombrables procès. Leur tirage progresse et de nouveaux titres apparaissent dans les années 1840, comme Le Messager du Nord, d'Alphonse Bianchi, partisan des Républicains et qui s'intéresse à la question sociale alors que L'Echo du Nord soutient la Gauche Dynastique. A la veille de la Révolution de février 1848, L'Echo du Nord tire à 6 000 exemplaires et Le Messager du Nord atteint les 4 000 exemplaires.

Les journaux du Nord et du Pas-de-Calais accueillent généralement avec enthousiasme la République. L'arrondissement d'Hazebrouck a son journal républicain avec L'Ami du peuple. Mais Le Courrier du Pas-de-Calais reste royaliste et partisan de l'ordre, comme Le Mémorial de la Scarpe, publié à Douai et qui devient L'Indépendant. Les catholiques ont leur journal avec La Liberté.
Quant aux grands journaux que sont L'Echo du Nord, Le Messager du Nord et Le Progrès du Pas-de-Calais, ils deviennent quotidiens sous la Seconde République. Les polémiques entre les républicains modérés de L'Echo du Nord et les républicains avancés du Messager du Nord et du Progrès du Pas-de-Calais sont fréquentes.

La presse du Nord et du Pas-de-Calais condamne dans l'ensemble le coup d'Etat du 2 Décembre 1851 et est victime de la répression. L'Echo du Nord et le Progrès du Pas-de-Calais sont en liberté surveillée. L'Ami du peuple et l'Echo de Cambrai disparaissent, comme La Liberté, qui doit fermer en 1854. En 1857, c'est le Progrès du Pas-de-Calais qui disparaît, assurant au très gouvernemental Courrier du Pas-de-Calais, qui compte alors 3 400 abonnés un quasi monopole dans le département.

De nouveaux journaux font leur apparition. En 1856, Jean-Baptiste Reboux fonde le Journal de Roubaix, un journal libéral acquis aux intérêts des industriels roubaisiens. En 1867, c'est Gustave Masure qui lance le Progrès du Nord.

Après 1870, de nouveaux journaux font leur apparition comme L'Avenir d'Arras et du Pas-de-Calais, de sensibilité républicaine, qui atteint une diffusion de 25 000 exemplaires en 1881. Dans l'ensemble, les journaux du Nord et du Pas-de-Calais condamnent les événements de la Commune, à l'exception du Travailleur du Nord, fondé par Edouard Losson en février 1871, mais qui sera saisi et supprimé le 11 mai.

L'ordre moral marque un net durcissement à l'égard des journaux républicains comme Le Progrès du Nord et L'Avenir d'Arras et du Pas-de-Calais, plusieurs fois poursuivis et condamnés à de lourdes amendes.

Les années 1881-1914 sont le véritable âge d'or de la presse nordiste. Les grands quotidiens impriment chaque jour deux éditions, leur édition du soir, imprimée à format réduit et vendue à 5 centimes est la plus lue dans les milieux populaires.
En 1885, la petite édition de L'Echo du Nord est tirée à 45 000 exemplaires, contre 6 500 pour la grande. L'édition du soir du Progrès du Nord est tirée à 17 000 exemplaires contre 2 000 pour l'édition du matin. Le tirage du Petit Nord, apparu à Lille en 1878 et proche des radicaux culmine à 30 000 exemplaires.

Le développement des idées socialistes dans la région se traduit par l'apparition des premiers journaux socialistes : Gustave Jonquet, un libraire lillois lance le Forçat en 1882. Il est tiré à 4 000 exemplaires. Plusieurs fois interdit, le journal reparaîtra plusieurs fois sous différents titres : La revanche du forçat, Le Cri du forçat, L'Exploité, Le Cri de l'ouvrier, Le Cri du travailleur... En 1891, Le Cri du Travailleur redevient Le Travailleur. Toujours imprimé par Gustave Delory, il soutient Jules Guesde et Paul Lafargue, élu député (POF) en octobre 1891.

En 1889, Claude Cazes et Edouard Delesalle fondent Le Réveil du Nord, qui s'impose très progressivement comme le grand quotidien socialiste de la région. Malgré la fusion avec Le Travailleur en 1895, sa diffusion tombe de 25 000 à seulement 7 000 exemplaires pour remonter à 22 000 exemplaires durant la campagne municipale et cantonale de 1896. En 1900, Delesalle est exclu du POF et rejoint le PSF de Jaurès, plus modéré. La ligne éditoriale du Réveil du Nord se fait moins radicale.

Les catholiques ne sont pas en reste et fondent La Dépêche et La Croix du Nord dont les tirages atteignent rapidement les 25 000 exemplaires. Le Journal de Roubaix, catholique et conservateur vend 10 000 exemplaires de sa petite édition chaque soir et 650 exemplaires de sa grande édition matinale.

Pendant la Première Guerre mondiale, les grandes villes de la région sont occupées. Les journaux lillois cessent de paraître. Les Allemands publient un bulletin d'informations imprimé sur les presses de L'Echo du Nord.

En zone non occupée, Le Télégramme du Nord, du Pas-de-Calais et de la Somme a multiplié son tirage par 5. Avec ses cinq éditions et son édition du soir, il est tiré à 100 000 exemplaires quotidiens.

Les années de l'après-guerre sont des années fastes pour la presse nordiste. Si un certain nombre de titres ne se relèveront pas de la guerre, les grands quotidiens régionaux se modernisent et voient leur diffusion progresser.

Dirigé par Gustave Dubar, puis par Jean Dubar, secondé par Emile Ferré au poste de rédacteur en chef, Le Grand Echo, avec ses 7 éditions locales sur 6 à 8 pages et ses 2 parutions (L'Echo du Nord et Le Grand Echo du Nord et du Pas-de-Calais) confirme sa suprématie. En 1914, Le Grand Echo tirait à 180 000 exemplaires. Dès 1922, il tire à 200 000 exemplaires quotidiens et atteint les 280 000 exemplaires en 1928.

Proche de la SFIO et des radicaux, Le Réveil du Nord qui a soutenu le Cartel des Gauches tire à 238 000 exemplaires au lendemain des législatives de 1928. A la même date, La Croix du Nord tire à 49 500 exemplaires.
Si Le Progrès du Nord, tombé à 3 500 exemplaires en 1930, devient hebdomadaire et disparaît en janvier 1932, Le Journal de Roubaix de Mme Reboux conforte ses positions ; il tire à 118 000 exemplaires par jour, pour 110 000 numéros vendus en janvier 1923. Quant au Télégramme du Nord, après s'être lancé à l'assaut du lectorat du Nord, il doit se replier dans le Pas-de-Calais où il tire à 40 000 exemplaires quotidiens.

L'apparition de la SFIC va donner naissance aux premiers journaux communistes, d'abord l'hebdomadaire Le Prolétaire, fondé le 14 février 1920 par Clotaire Delourme, puis en mai 1923, L'Enchaîné du Nord et du Pas-de-Calais, dont le directeur politique est Guy Jerram, secrétaire de la Fédération du Nord du Parti Communiste.
Doté de sa propre imprimerie en mars 1925, L'Enchaîné devient quotidien en octobre 1926. Il se dote également d'une édition du Pas-de-Calais. En janvier 1927, il tire à 40 000 exemplaires, pour 30 000 exemplaires vendus, notamment dans les arrondissements de Douai et de Valenciennes. En février 1927, L'Enchaîné doit redevenir hebdomadaire (il le reste jusqu'en 1939). Les ventes tombent à 14 000 exemplaires.

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, Le Grand Echo du Nord et du Pas-de-Calais est devenu le deuxième quotidien de province, avec un tirage de 320 000 exemplaires par jour.
Le Réveil du Nord tire à 240 000 exemplaires, Le Journal de Roubaix à 70 000, La Croix du Nord à 40 000.

Durant la Seconde Guerre mondiale, la presse régionale passe sous le contrôle de l'occupant. La plupart des grands journaux continuent de paraître, mais ils sont sévèrement censurés et perdent tout crédit auprès de la population. Les Allemands nomment bientôt des directeurs politiques comme Charles Tardieu au Grand Echo, Leclercq au Réveil du Nord ou Tulliez au Journal de Roubaix, qui prônent la collaboration intégrale avec l'occupant.

Le premier numéro de La Voix du Nord paraît le 1er avril 1941. L'Enchaîné, imprimé et diffusé clandestinement, n'a jamais cessé de paraître.

A la Libération, tous les quotidiens qui ont continué à paraître sous l'Occupation disparaissent, à commencer par Le Grand Echo.

La Voix du Nord et L'Enchaîné devenu Liberté se partagent les imprimeries, les biens et les anciens locaux du Grand Echo, sur la Grand Place de Lille.
Les biens du Réveil du Nord sont confiés au nouveau quotidien de la SFIO, Nord-Matin. Ceux du Journal de Roubaix passent au nouveau quotidien des chrétiens progressistes - et bientôt du MRP - Nord-Eclair. La Croix du Nord reparaît.

Ces nouveaux titres qui naissent à la Libération existent encore pour la plupart d'entre eux, même s'ils ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils ont représenté au lendemain de la guerre, mais ceci est une autre histoire.

Le livre de Jean-Paul Visse est en tout cas une mine d'informations sur la presse régionale. Richement illustré, il se lit comme un livre d'aventures, les aventures de ces pionniers de la presse qui ont fait des premières feuilles confidentielles réservées à une élite sociale ce qui est aujourd'hui devenu ce qu'on a parfois nommé "le quatrième pouvoir".

A l'heure où la crise de la presse écrite frappe de plein fouet la presse nationale (France Soir, Libération...) comme régionale, c'est aussi avec une certaine nostalgie que l'on lira le livre de Jean-Paul Visse ; mais cette nostalgie ne doit pas rendre défaitistes les militants du mouvement social : les journaux du Parti Communiste, Liberté Hebdo et Liberté 62 sont encore bien vivants. A nous de les aider à se développer en nous y abonnant, en les faisant connaître, en offrant un abonnement à nos amis...
La lutte contre le capitalisme néolibéral passe aussi par le développement d'une presse indépendante des puissances d'argent comme l'avaient rêvé les rédacteurs du programme du CNR !
Par David NOËL - Publié dans : Notes de lecture
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Lundi 19 juin 2006 1 19 /06 /Juin /2006 07:42
Connaître son ennemi pour mieux le combattre... C'est déjà une raison amplement suffisante pour s'intéresser à l'histoire des droites françaises.

Avec Les Droites en France, qui vient de paraître dans la collection Que sais-je ? aux PUF, Jean Vavasseur-Desperriers, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Lille III (il a été mon directeur de mémoire de maîtrise) et spécialiste de la Fédération Républicaine (le grand parti de la droite modérée sous la Troisième République), a écrit un petit livre fort instructif qui revient sur l'histoire et l'évolution des droites françaises.

Jean Vavasseur-Desperriers reprend la typologie devenue classique de René Rémond : depuis le XIXe siècle, la droite se décompose en trois grands courants, un courant contre-révolutionnaire et traditionaliste au pouvoir entre 1815 et 1830, un courant conservateur et libéral au pouvoir sous la monarchie de Juillet, un courant autoritaire et nationaliste au pouvoir sous le Second Empire.

Il y aurait donc trois droites : une droite "légitimiste", une droite "orléaniste" et une droite "bonapartiste". Au fil des huit chapitres du petit livre de Jean Vavasseur-Desperriers, on suit l'évolution de ces trois droites, d'abord au travers de leur rapport à la Révolution de 1789, une question qui les divisera tout au long du XIXe siècle. A partir de 1870, les droites doivent se positionner par rapport à la République. Encore quelques années et c'est le début de l'effacement de la droite "légitimiste" et l'apparition à partir de 1891 et du ralliement des catholiques de ce qui va devenir la démocratie-chrétienne.

On suit tout au long du XXe siècle les mutations et les recompositions des droites : agitation des ligues nationalistes, déclin de la droite modérée à la Libération, émergence du gaullisme, reconstruction dans les années 70 d'une droite "orléaniste" sous l'impulsion de Valéry Giscard d'Estaing, transformation du parti gaulliste en un parti de type "orléaniste"...

Force est de constater qu'aujourd'hui, l'existence de trois droites se référant à des systèmes de valeurs opposés perdure : l'UMP, héritière de la droite "orléaniste" est attachée au Marché. Le FN, héritier de la droite "bonapartiste" (via le boulangisme et les ligues nationalistes) mais aussi de la droite contre-révolutionnaire "légitimiste" par certains de ses courants (notamment l'Agrif et le journal Présent) est attaché à la Nation. L'UDF, voire le Forum des républicains sociaux de Christine Boutin incarnent une démocratie-chrétienne réservée à l'égard du Marché comme l'étaient les légitimistes au XIXe siècle.

Les Droites en France est un livre passionnant et simple à lire si on veut mieux comprendre (et donc mieux combattre) la culture politique de nos adversaires de droite.
Par David NOËL - Publié dans : Notes de lecture
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