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Mardi 2 décembre 2008
Le cinquième numéro de la revue en ligne Histoire@Politique est paru il y a quelques mois. Cette revue numérique du Centre d'histoire de Sciences Po est entièrement en ligne et gratuite.

Daté de mai-août 2008, le cinquième numéro d'Histoire@Politique est consacré aux femmes en résistance à Ravensbrück.

Dans l'introduction, Claire Andrieu, professeure des universités en histoire contemporaine à l'IEP de Paris et Christine Bard, professeure d'histoire contemporaine à l'université d'Angers explicitent leur démarche : le dossier qu'elles coordonnent pour la revue Histoire@Politique prend sa source dans une initiative de l'université d'Angers qui organisait cette année un colloque sur le thème "Femmes et déportation". Plus de 8 800 françaises, des résistantes en majorité, ont été déportées sur des bases répressives, contre 30 000 femmes et filles considérées comme juives transférées dans des camps d'extermination. La très grande majorité des déportées par mesure de répression a été envoyée à Ravensbrück, un camp de concentration situé à 80 km au nord de Berlin qui a ouvert ses portes en mai 1939.
Camp de travail forcé dès l'origine, Ravensbrück devient à partir de 1942 un camp d'extermination par le travail. A partir de janvier 1945, une chambre à gaz complète le dispositif de mise à mort et fonctionnera jusqu'à la l'évacuation du camp par les SS, le 25 avril 1945. Les SS entraînent avec eux environ 20 000 détenues capables de marcher dans une marche forcée vers le nord du Mecklembourg. Le 30 avril 1945, à l'arrivée des Soviétiques, il ne restait plus que 3 500 femmes et 300 hommes non évacués.

Christine Bard, dans un article consacré à "L'histoire des femmes au défi de la déportation" s'interroge sur les raisons du malaise historiographique qui entoure le thème de la déportation des femmes. En France comme en Allemagne, l'histoire des femmes ne se saisit pas franchement de celle de la déportation. La pensée féministe se trouverait-elle en échec dans un univers concentrationnaire qui transcende le genre ?
Le fait est que la recherche d'une spécificité féminine reste source d'un certain malaise, comme si elle portait en elle le risque d'une minimisation de ce qui reste central : la déshumanisation sans égard pour le sexe. En outre, il existe un risque réel de naturalisation des différences et de généralisation abusive qu'on retrouve dans un ouvrage comme celui de Françoise Maffre Castellani, Femmes déportées, Histoires de résilience, qui défend l'idée que les femmes, en raison de leur nature même et de leurs "réflexes ancestraux", ont mieux survécu aux camps que les hommes et font preuve de plus de dignité, de respect de soi, d'entraide, d'activité de l'esprit. Une position dangereuse « pour les femmes comme le montre l'histoire de la domination masculine comme pour les hommes qui seraient voués à une insensibilité congénitale », souligne Christine Bard.
En réalité, les détenues connaissent des expériences et des situations spécifiques, qu’elles subissent ou choisissent. Etudiant l'internement en France, Denis Peschanski et Mechild Gilzmer concluent à une spécificité féminine : durée de l'internement plus courte, libérations en plus grand nombre, moindre morbidité, moindre impact de la sociabilisation politique.
La maternité est bien sûr un élément fort de différencisation en même temps qu'une cause de surmortalité en raison des conditions de l'avortement parfois imposé, des conditions d'accouchement et du désespoir des mère séparées de leurs enfants qui se laissent mourir.
Sujet tabou, la sexualité sous toutes ses formes (contrainte ou non, hétérosexuelle ou homosexuelle) est un révélateur particulièrement puissant de la différenciation sexuée. Enfin, le genre marque de plusieurs manières la mémoire, collective ou individuelle, de Ravensbrück : l’exemple le plus éclatant est le choix de non-mixité fait par l’Association des déportées et internées de la Résistance. Mais il faut aussi s’interroger sur le genre des témoignages, essentiels à l’écriture de l’histoire de la déportation.

Claire Andrieu, dans un article intitulé "Réflexions sur la Résistance à travers l'exemple des Françaises de Ravensbrück" tente de définir la Résistance et l’effet de genre dans les camps de déportés par mesure de répression. Jusqu’à présent, l’histoire de la Résistance s’est arrêtée aux portes des prisons. La résistance des internés, en prison ou dans les camps de concentration, a été peu traitée, et lorsqu’elle l’a été, elle a pris place dans l’historiographie des modes d’internement et non dans celle de la Résistance. Pourtant, plusieurs questions se posent. Sont-ce les mêmes qui résistent « au-dehors » et « au-dedans » ? Le changement radical de contexte dû à l’arrestation entraîne-t-il une recomposition du personnel résistant ? Les critères de distinction mis en place pour la Résistance « libre » sont-ils valables pour la Résistance internée ? Peut-on continuer de différencier la « Résistance » de la « résistance civile » dans un système de terreur ? Ou le statut de la résistance civile dans l’univers concentrationnaire prend-il la valeur de transgression d’un acte de Résistance ?
Le témoignage de l'ethnologue Germaine Tillion paru en 1946 dans les Cahiers du Rhône montre que dans l'ensemble, la polutation résistante a mieux franchi l'épreuve du passage dans "l'Autre Monde" qu'est l'univers concentrationnaire que les militants du temps de paix et de liberté n'ont passé la barre de l'Occupation. Pourtant, entre la République libre et le pays occupé, la rupture est moindre qu'entre ce dernier et le camp de concentration. On voit par là la distance qui séparer l'engagement résistant de l'engagement partisan ou syndical.
Pour Gerti Schindel, une Autrichienne juive et communiste internée à Auschwitz puis à Ravensbrück, il faut distinguer quatre niveaux de résistance dans les camps de la mort : « Le début de la résistance, c'est de t'entretenir, toi. Cela exige déjà beaucoup d'énergie. [...] Ensuite seulement vient l'entraide, l'intégration des gens dans une communauté qui leur fait prendre conscience qu'ils ne sont pas complètement isolés. [...] Une autre forme de résistance consiste à occuper des postes, à la cuisine, à l’Arbeitseinsatz [où étaient dressées les listes d’affectation au travail et aux « transports »], dans les blocs. […] Au plus haut niveau, il y a la création d’une organisation. Pour cela, il faut avoir l’expérience de la lutte illégale, il faut connaître les règles de la conspiration. »
Autant la survie et la solidarité – les premier et deuxième niveaux de Résistance qui n’en font qu’un en réalité – paraissent relativement communs à toutes les nationalités, autant les troisième et quatrième paliers cités par l’ancienne détenue autrichienne semblent plus révélateurs de sa propre expérience. Les Françaises n’ont presque pas pénétré l’appareil de la « direction détenue » ou « administration internée » du camp.
Quant au quatrième niveau de Résistance mentionné par Gerti Schindel, la création d’une organisation clandestine, elle ne concerne tout simplement pas les Françaises de Ravensbrück. Un témoignage particulièrement probant nous en est donné par le livre paru en 1965, Les Françaises à Ravensbrück. Ce livre a la particularité d’avoir été écrit par un collectif d’anciennes déportées mêlant communistes et non-communistes. Il y est clairement affirmé qu’il n’y eut pas de « Résistance organisée », au sens où « il n’existait pas dans le camp une organisation structurée de la Résistance avec une direction orientant et coordonnant l’action des différents groupes clandestins ».
L'affirmation ne vaut, cependant, que pour les Françaises. Les Polonaises, beaucoup plus nombreuses (plus de 36 000) et plus anciennement installées dans le camp (depuis septembre 1939), avaient créé une forme de comité fidèle au gouvernement en exil à Londres et lié à l’Armée nationale (AK) combattant en Pologne.
On voit que l’appartenance nationale, en tant qu’elle situe un pays dans la guerre et définit une culture politique commune, interfère dans les modalités de la Résistance au camp.

Pour les Françaises, l’absence d’une structure qui prenne les décisions et diffuse les consignes présente plusieurs avantages : en responsabilisant chaque détenue, elle libère les initiatives immédiates et les réponses d’urgence, et, en divisant à l’infini la responsabilité, elle entrave la dénonciation et rend la répression plus difficile. Le mouchardage, tant redouté des détenus de Buchenwald, est moins connu à Ravensbrück.
Quand les gestes de micro-résistance se multiplient, une contre-société se crée qui est prête à l’offensive, comme l’ont montré à Ravensbrück les refus de travail, le sabotage, les protestations collectives des Françaises. Le sauvetage final des « lapins » polonais, ces détenues victimes d'expériences médicales, est une bonne illustration de l’efficacité de l’improvisation et de la solidarité spontanée.
Beaucoup plus égalitaire et compassionnelle, la société féminine résistante n’a pas manqué d’efficacité. Si l’effet de genre joue un rôle dans ce résultat, il n’explique pas tout, cependant, puisque la Résistance polonaise au camp était, elle, organisée et hiérarchisée en tant qu’échelon à part entière de l’AK, l’Armée nationale clandestine agissant en territoire polonais. Dans le fonctionnement particulièrement informel de la Résistance française à Ravensbrück, des facteurs indépendants du genre ont donc exercé leur influence, comme la faiblesse de la tradition de clandestinité en France, ou la situation de l’administration internée du camp, déjà en partie tenue par des résistantes d’autres nationalités, lors de l’arrivée des Françaises.

L’idée que la Résistance au camp ait un genre s’impose par force. Chez les Français, celle des femmes est plus spontanée, compassionnelle, égalitaire. Sa diffusion la rend moins repérable par l’oppresseur et plus consensuelle dans la société des opprimées, laquelle en ressort plus forte. Elle reste étrangère aux hiérarchies et aux clivages partisans, ou moins marquée par ces pratiques qui sont en honneur chez les détenus masculins. En l’occurrence, la force des « inorganisées » ressort assez clairement. Cette analyse semble reproduire des lieux communs sur les rôles sociaux de genre. En fait, la formation d’une dichotomie d’apparence stéréotypée, et beaucoup plus tranchée qu’elle ne l’était dans la Résistance « libre », est pour partie le produit de circonstances particulières. Le contraste accusé entre les résistances concentrationnaires des Français et des Françaises tient notamment aux situations différentes, au moment de leur arrivée, de l’auto-administration de leurs camps respectifs Il tient aussi au caractère moins violent et moins meurtrier –si l’on ose dire- du régime du camp de femmes par rapport à celui des camp d’hommes. Mais la violence chez les hommes ressortit également à leur propre comportement. Si la Résistance se définit dans une interaction entre l’opprimé et l’oppresseur, si ses modalités varient selon les types d’oppression, l’art de résister dépend en outre des caractéristiques sociales et culturelles de ses acteurs.

Anise Postel-Vinay, arrêtée pour faits de résistance le 15 août 1942 à l'âge de 20 ans, déportée à Ravensbrück en octobre 1943 et libérée le 23 avril 1945 par la Croix Rouge suédoise est un témoin de premier plan de l'univers concentrationnaire nazi subi par les femmes de Ravensbrück. Dans son article "Camps d'hommes, camps de femmes, premières approches", elle compare les pratiques mises en œuvre par le Troisième Reich dans les camps de concentration d’hommes et de femmes en prenant le cas des déportés de France par mesure de répression.
La comparaison porte donc essentiellement sur Ravensbrück pour les femmes, et Mauthausen et Buchenwald pour les hommes. Elle montre que les trois camps, dépendant de l’administration SS, connaissaient le même régime d’humiliation et de terreur. Dans les camps d’hommes, la plus grande fréquence des pratiques de cruauté, et le caractère beaucoup plus meurtrier du « travail » imposé, rendent compte, au moins en partie, de la moindre survie des détenus par comparaison à celle des détenues.
Du côté des femmes, la spécificité des crimes commis à l’encontre des détenues enceintes et de leurs bébés, et l’atteinte morale propre aux mères privées de leurs enfants restés en France, n’ont pas eu la même incidence statistique sur le taux de mortalité global. Il est possible, en outre, que les femmes aient fait preuve de plus d’adaptabilité que les hommes aux conditions extrêmes de la survie dans les camps.

Le témoignage de Joanna Penson, arrêtée pour faits de résistance le 23 mars 1941 en Pologne, à l’âge de 20 ans, arrivée à Ravensbrück par le Sondertransport du 23 septembre 1941, libérée le 28 avril 1945 est tout aussi intéressant. Après la guerre, Joanna Penson fit des études de médecine et termina sa carrière comme professeur, chef du service de médecine générale de l’hôpital de Gdansk. Membre active de Solidanorsc dans les années 1980, elle est actuellement une collaboratrice de Lech Walesa.
Jonna Penson et  Anise Postel-Vinay reviennent tour à tour sur les expériences pseudo-médicales dirigées par le Professeur Gebhardt.
De juillet 1942 à août 1943, 86 détenues de Ravensbrück, dont une grande majorité de Polonaises, ont été victimes d’expériences pseudo-médicales. Dans des conditions atroces, leurs jambes ont été blessées et infectées à l’aide de débris divers. Les victimes ont été surnommées « les lapins » par leurs camarades, par traduction partielle du mot allemand pour cobaye (« Versuchskaninchen », littéralement lapin de laboratoire). En 1945, l’assassinat général des 63 survivantes a été empêché par la résistance spontanée et internationale de détenues qui ont réussi à tenir cachées les victimes jusqu’à la libération du camp. Le but du professeur Gebhardt était de démontrer l’inutilité des sulfamides dans le traitement des blessures. Il voulait ainsi se dédouaner aux yeux d’Hitler de n’avoir pas su sauver Heydrich des blessures qu’il avait reçues lors d’un attentat monté par la Résistance tchèque. Ces expériences médicales perpétrées sur les détenus des camps de concentration n’ont pas suscité d’opposition de la part du corps médical allemand.

Le dossier s'achève avec un article de Camille Lacoste-Dujardin, ethnologue, directrice de recherche honoraire au CNRS, intitué "Une ethnologue à Ravensbrück ou l'apport de la méthode dans le premier Ravensbrück de Germaine Tillion (1946)".
Engagée dans la Résistance française, puis arrêtée, Germaine Tillion a subi l’internement dans le camp de concentration de Ravensbrück à partir du mois d'octobre 1943. Tout au long de ces épreuves, elle a puisé sa force dans le recours à la méthode de l’ethnologie, directement apprise de ses fondateurs et déjà expérimentée par elle-même parmi des Berbères d’Algérie. Mais plus encore, elle a su communiquer à ses co-détenues le bénéfice de cette arme de résistance qu’était la distance d’observation permettant la compréhension du système d’extermination nazi. Solidairement, elle a partagé avec elles le fruit de la méthode ethnologique, « une source de sang-froid, écrit-elle, de sérénité et de force d’âme. »

Parmi les autres articles en dehors du dossier, on retiendra notamment l'article de Sébastien Albertelli et de Johanna Barasz sur "Un résistant atypique : le général Cochet, entre vichysme et gaullisme".
Agrégé d’histoire, Sébastien Albertelli a soutenu une thèse d’histoire consacrée au BCRA, le Bureau Central de Renseignements et d'Action, le service d'espionnage et d'action de la France Libre, à paraître chez Perrin. Johanna Barasz, achève actuellement sa thèse d'histoire consacrée aux vichysto-résistants sous la direction de Jean-Pierre Azéma.

Né en 1888, combattant de la Grande Guerre, le général d’aviation Gabriel Cochet se distingue lors des combats de 1940 avant de s’imposer comme l’une des figures de la Résistance naissante en zone libre. Mais le général Cochet aura été un résistant trop atypique pour s’imposer dans la mémoire nationale. Dès 1940, cet homme de droite, pionnier de la Résistance, qui vénère Pétain et soutient activement la Révolution nationale, condamne la collaboration et prône la revanche.

Dès septembre 1940, il signe de son nom le premier d'une longue série de tracts et de bulletins qu'il diffuse auprès de plusieurs centaines de sympathisants.

Très tôt, Cochet croit en la défaite de l’Allemagne parce qu’il partage une conviction quasi gaullienne dans le caractère mondial et inachevé de la guerre : en dépit de quelques propos anglophobes, il a foi en la capacité de résistance de l’Angleterre et il est convaincu que les Etats-Unis finiront inévitablement par entrer dans le conflit.

Cochet fédère des individus assez hétéroclites qui s'approprient localement ses directives selon des modalités extrêmement diverses. Pour l'immense majorité d'entre eux cependant, la défense de l'œuvre intérieure du maréchal Pétain est un objectif parfaitement explicite. La légitimité de leur action leur paraît garantie par l'adhésion, réelle ou supposée, de dignitaires du régime et en premier lieu du Maréchal. En signant de son nom et en envoyant ses écrits par la poste, Cochet conforte cette croyance qu’il serait "secrètement mandaté par Vichy".

La plupart des groupes rattachés à Cochet se consacrent à la propagande, même si certains militants forment des groupes de renseignements mais aussi de combat. Ces activités restent cependant limitées par un manque criant de fonds et ceux qui passent à l'acte le font souvent sous l'égide d'autres mouvements.

Il est ensuite poussé dans l’opposition par un régime qui se radicalise. Arrêté le 21 juin 1941 et interné à Vals-les-Bains, Cochet perd peu à peu ses illusions sur Pétain et, à sa sortie de Vals-les-Bains, entre dans la clandestinité.
Rallié au général de Gaulle, qu’il rejoint à Londres début 1943, il reste marqué par son expérience de vichysto-résistant et peine à trouver sa place parmi les gaullistes. Nommé à la tête de la Direction des services de renseignement et d’action (DSRA) née de la fusion entre les services secrets gaullistes et giraudistes en octobre 1943, Cochet, qui a servi une dizaine d’années dans les services secrets, apparait alors comme le seul candidat acceptable par les deux camps : les gaullistes lui savent gré de les avoir rejoints et les giraudistes le percoivent avant tout comme un soldat qui ne s’intéresse pas à la politique.
Marginalisé, en conflit avec le BCRA, Cochet ne parvient pas à faire accepter son autorité et est finalement remplacé par Jacques Soustelle.

Vichysto-résistant, il appartient à une catégorie qui a toujours eu des difficultés à faire vivre son souvenir. Il n'est pas pour autant revendiqué par la mémoire militaire, qui ignore assez largement ce général atypique qui n’a pas rallié Giraud. Pourtant, ce n’est pas non plus un gaulliste reconnu. Il n'est d'ailleurs pas Compagnon de la Libération. Un destin au goût d'inachevé, dont les positions et l'évolution, complexes, sont révélatrices des ambiguïtés de son temps.

Nous renvoyons nos lecteurs au site Histoire@Politique où les articles complets sont disponibles en ligne et peuvent être téléchargés et imprimés au format pdf.
Par David NOËL - Publié dans : Notes de lecture - Communauté : les anti-capitalistes
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Mardi 11 novembre 2008
Les historiens se sont très tôt penchés sur le déroulement et les suites de la Première Guerre mondiale, conflit qui a orienté le destin du XXe siècle tout entier.

Les armistices de 1918, les traités de paix de Versailles, de Saint-Germain-en-Laye et du Trianon et le complexe écheveau territorial qui s’en est suivi, les après-guerres et leurs dynamiques de reconstruction ont ainsi suscité une abondante littérature, aussi remarquable que nécessaire, qui ne dit pas, cependant, comment les peuples et les nations sont sortis de la Grande Guerre.

De fait, la notion de « sortie de guerre » a rencontré une faveur croissante dans le champ historiographique de la conflictualité contemporaine. Pour une raison simple : au contraire de « l'après-guerre », la notion de « sortie de guerre » suggère la durée. La sortie de guerre est un processus.

Une équipe internationale d’historiens, placée sous la direction de Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d'études à l'EHESS et spécialiste de la Première Guerre Mondiale et de Christophe Prochasson, spécialiste de l'histoire culturelle de la politique, interroge dans ce livre le monde de l’après-1918 : pays vainqueurs (France, Grande-Bretagne, États-Unis, Tchécoslovaquie, Italie), pays vaincus (Allemagne, Autriche, Hongrie), pays libérés (Belgique, Roumanie, Yougoslavie), pays engagés dans de nouveaux conflits, civils ou territoriaux (Russie, Pologne, Turquie, Grèce), enfin colonies et dominions de l'empire britannique.

On lira avec attention les contributions de Bruno Cabanes sur la France au sortir de la Grande Guerre, de Gerd Krumeich sur l'impossible sortie de guerre dans l'Allemagne de la République de Weimar ou encore de Nicolas Werth, sur les mutations d'une guerre prolongée dans l'espace russe.

L’histoire de l’après-1918 est celle d’une démobilisation et d'une brutalisation. Démobilisation effective des combattants et des économies, mais aussi démobilisation culturelle des sociétés : il fallut, après plusieurs années d’investissement collectif dans le conflit, reprendre les relations avec les ennemis d’hier et organiser le retour aux normes, elles-mêmes ébranlées par près de cinq années de guerre.
À cela s’est ajoutée une dimension morale, voire psychique, où les commémorations ont joué leur rôle : celle du deuil, collectif, ou familial, de nations touchées par la mort de masse, et celle du traumatisme chez les victimes, militaires ou civiles.

Dans de nombreux pays d'Europe, la sortie de guerre s'accompagne d'une brutalisation des sociétés : en Allemagne, les Corps Francs, hantés par le mythe de l'invincibilité allemande et du « coup de poignard » dans le dos continuent la guerre contre les spartakistes et la République des conseils de Munich ; l'occupation de la Ruhr, entre 1923 et 1925, par les troupes belges et françaises est une façon de venger l'occupation de la Belgique et du Nord de la France au moment où le thème des atrocités allemandes disparaît peu à peu des mémoires. Là aussi, la démobilisation culturelle a joué son oeuvre et il faudra attendre les années 90 pour que l'historiographie réévalue l'ampleur bien réelle des atrocités allemandes au moment de l'invasion de 1914.

Aux Etats-Unis, la croisade wilsonienne pour établir une Société des Nations et un nouvel ordre international est stoppée par un Congrès et une opinion publique isolationniste. En Russie, enfin, la guerre ne s'achève qu'avec la défaite des armées Blanches soutenues par l'Entente. Jusqu'en 1920, des troupes tchèques combattent l'Armée Rouge en Sibérie et pour les Français et les Anglais de l'armée d'Orient, la guerre continue, une guerre absurde pour des soldats qui ont hâte de rentrer chez eux. 

À l'image d'un J.R.R. Tolkien, parti en France en 1915, nommé officier en 1916, qui essuie le feu ennemi durant la bataille de la Somme et dont l'oeuvre toute entière est marquée par la guerre, on ne peut exclure que bien des contemporains du conflit ne soient jamais « sortis » de la Grande Guerre.
Par David NOËL - Publié dans : Notes de lecture - Communauté : Parti Communiste Français
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Samedi 13 septembre 2008
Paru en 1973 aux Editions 10/18, Révolutionnaires du Front Populaire est un recueil de textes rassemblé par Jean-Pierre Rioux, historien à l'université de Paris X Nanterre. 5 ans après mai 1968, Jean-Pierre Rioux s'est interrogé sur l'action des minorités révolutionnaires à l'époque du Front Populaire.

Anarchistes de l'Union Anarchiste, syndicalistes-révolutionnaires de la CGT-SR ou du groupe de La Révolution Prolétarienne, la revue de Pierre Monatte, Gauche Révolutionnaire de la SFIO ou militants trotskystes organisés en tendance à la SFIO avant d'en être exclus et de fonder les premiers partis trotskystes, les minorités révolutionnaires accueillent avec circonspection le Front Populaire.

En 3 parties et 62 textes - le plus souvent des tracts ou des articles de la presse  révolutionnaire - Jean-Pierre Rioux nous fait revivre les heures agitées du Front Populaire.

Dans une première partie, "Pour un front de classe" (janvier 1935 - avril 1936), Jean-Pierre Rioux nous propose 15 textes qui critiquent, chacun à leur manière, la constitution du Front Populaire. Les minorités révolutionnaires distinguent le "front de classe" des partis révolutionnaires pour la révolution socialiste et le Front Populaire qu'ils perçoivent comme un cartel électoral de partis réformistes.

La réunification de la CGT et de la CGTU, en 1935 est saluée par les minoritaires qui rêvent, à l'instar de Pierre Monatte, d'une CGT d'action et de lutte des classes : "L'unité est un mariage de deux directions, de deux bureaucraties plus ou moins revêches et rancies ; elle est aussi, elle est surtout le mariage des syndiqués confédérés et des syndiqués unitaires. Il n'y a pas tellement de différence entre eux. Ils sont capables de faire un mariage d'amour." écrit ainsi Monatte le 10 octobre 1935 dans La Révolution Prolétarienne.

A la SFIO, la direction lance l'offensive contre les trotskystes, qui contrôlent les Jeunesses Socialistes de la Seine et ont constitué la tendance "Bolchevik-léniniste" qui regroupe 1 500 adhérents fin 1935. Le 1er octobre 1935, 13 leaders trotskystes sont exclus par la Commission Administrative Permanente de la SFIO.
Marceau Pivert qui s'est détaché de Jean Zyromski et avait soutenu les exclus fonde une nouvelle tendance, la Gauche Révolutionnaire, le 30 septembre 1935 et mène le combat de l'intérieur pour doter la SFIO d'un programme révolutionnaire.

Les exclus polémiquent avec la Gauche Révolutionnaire et créent les premiers partis trotskystes, le Parti Communiste Internationaliste de Frank et Molinier et le Parti Ouvrier Révolutionnaire.

Dans une deuxième partie, "Révolution ?" (mai-juin 1936), Jean-Pierre Rioux propose 16 documents marqués par la vague de grèves de mai-juin 1936. Durant la première semaine de juin, plus de deux millions de grévistes cessent le travail, on compte 9 000 usines occupées dans la métallurgie, le textile, les industries alimentaires et les grands magasins où la syndicalisation était le plus souvent clandestine.

La SFIO et le Parti Communiste, soucieux de ne pas se couper des classes moyennes et du Parti Radical négocient les accords Matignon et appellent à la reprise du travail. Au cours des premières semaines de juin, une course de vitesse s'engage entre les directions de la SFIO et du PCF et les minorités révolutionnaires qui cherchent à étendre le mouvement. "Divisées, intervenant à contre-temps dans le reflux de la vague, incapables de remonter le courant, bâillonnées par le pouvoir ou habilement utilisées par lui, elles ne parviennent pas à canaliser à leur profit la sourde tendance au débordement de travailleurs qui veulent obtenir davantage du patronat, du syndicat et du gouvernement." explique ainsi Jean-Pierre Rioux.

Au Parti Communiste, André Ferrat qui s'était opposé avec le groupe Que faire ? au tournant "patriotique" du PCF comme au légalisme de Thorez et qui appelait à la poursuite des grèves est exclu sans avoir la possibilité de se défendre.

Dans la troisième et dernière partie du recueil, "Batailles perdues" (juillet 1936-décembre 1938), on voit au fil des 31 textes sélectionnés les minorités révolutionnaires s'opposer sur la question de l'intervention en Espagne.
La fusillade de Clichy, le 16 mars 1937, lors de laquelle 5 manifestants sont tués par la police au cours d'une contre-manifestation contre la tenue d'un meeting du P.S.F. marque une nouvelle étape dans la rupture entre les minorités révolutionnaires et le Front Populaire. "Huit milliards pour l'emprunt ; à Clichy 5 morts. L'argent de la bourgeoisie se paie avec le sang des ouvriers !" écrivent les Jeunesses Socialistes de la Seine, proches des trotskystes et de la Gauche Révolutionnaire.
La SFIO réagit comme elle l'avait fait en 1935 : 22 militants trotskystes sont exclus des Jeunesses Socialistes. L'Entente de la Seine est dissoute. La Gauche Révolutionnaire, qui n'est pas prête à la scission, soutient mollement les exclus.

Il faut attendre juin 1938 et la scission de la Gauche Révolutionnaire pour assister à un regroupement partiel des minorités révolutionnaires au sein du Parti Socialiste Ouvrier et Paysan (PSOP) de Marceau Pivert et Daniel Guérin. En réalité, seuls 6 000 des 30 000 sympathisants de la Gauche Révolutionnaire rejoignent le nouveau parti ; les autres préfèrent rester à la SFIO. Rapidement rejoint en février 1939 par les trotskystes du P.O.I., le PSOP est apparu trop tardivement pour peser sur le cours des événements.

Tandis que le Front Populaire agonise, la France redevient radicale. La grève générale du 30 novembre 1938 est un échec, malgré tous les efforts du PCF et de la CGT. La répression patronale est  féroce avec les grévistes :  le Ministère du Travail avouera 800 000 licenciements temporaires ou définitifs.

Surtout, les accords de Munich et la marche à la guerre accentuent les divisions des minorités révolutionnaires. A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, le constat d'échec est sans appel pour les militants révolutionnaires qui rêvaient d'une révolution socialiste.

Jean-Pierre Rioux explique les raisons de l'échec dans une conclusion qui se termine par une interrogation : "Certes, par leur action intense, sinon coordonnée, [les minorités révolutionnaires] offrent à l'historien un témoignage irremplaçable, une sorte de négatif photographique de la combativité réelle des masses ouvrières. Thermomètre sensible mesurant le degré de fièvre révolutionnaire depuis 1935, assurément. Mais leur action n'est jamais motrice. Trop parisiennes dans leur recrutement, elles ne touchent guère la province industrielle, sauf épisodiquement dans le Nord et le Rhône. Trop crispées dans leur antistalinisme, elles effraient les nouveaux venus dans le combat révolutionnaire qui pensent pouvoir travailler efficacement au P.C. Trop pacifistes, à l'exception de Que faire ? et des trotskystes, désorientées par le drame du prolétariat espagnol, elles démobilisent leur vertu révolutionnaire. Trop divisées, devancées par l'événement, elles ne réussissent pas plus à entamer la cohésion du P.C. ou à radicaliser la social-démocratie qu'à bâtir à temps ce parti révolutionnaire dont les trotskystes auraient voulu devenir les fédérateurs. [...] Leur oscillation constante entre la critique de gauche du Front Populaire et l'opposition révolutionnaire qu'il importait de lui opposer, leurs nostalgies des révolutions passées, traduisent-elles une ambiguïté fondamentale du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière prisonnière de la démocratie parlementaire et "trahie" par des appareils qu'après tout elle s'est donnée, ou simplement l'inconsistance inquiète de ses franges petites-bourgeoises en crise ?"

35 ans après la publication du livre de Jean-Pierre Rioux, la question reste posée.
Par David NOËL - Publié dans : Notes de lecture - Communauté : les anti-capitalistes
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Samedi 3 mai 2008
Le nouveau numéro de l'excellente revue en ligne Histoire@Politique vient de paraître. Cette revue numérique du Centre d'histoire de Sciences Po est entièrement en ligne et gratuite.

Daté de janvier-avril 2008, le quatrième numéro d'Histoire@Politique est consacré aux jeunes, sujets et enjeux politiques dans la vie politique française au XXème siècle.

La première partie du dossier est consacrée à l'étude des organisations politiques et de leurs jeunesses :

Christine Bouneau, maître de conférences à l'université de Bordeaux III, consacre un article à l'étude de la Jeunesse Socialiste, des années 1880 aux années 1960.

Cécile Sanchez, étudiante en master à l'université de Rouen, s'intéresse aux transformations qui touchent la Jeunesse Communiste dans les années 30. Dans un contexte de forte expansion des organisations de jeunesse, la JC s'inspire des méthodes de la JOC et se transforme en une organisation de masse, d'encadrement et de loisirs. De février 1934 à février 1937, le nombre d’adhérents à la Jeunesse communiste passe de 4 000 à plus de 100 000.

Jean Birnbaum, journaliste au Monde, s'est  penché sur le trotskisme français. Nées dans la marginalité au mileu des années 1920, les organisations trotskistes ont maintenu vivants non seulement un même discours, mais aussi une pratique militante qui se donne pour but de capter l’indignation « instinctive » de la jeunesse, et d’encadrer cette énergie subversive au sein d'une communauté de transmission, d’un collectif mémoriel et pédagogique. Pour Jean Birnbaum, c'est ce qui explique leur étonnante pérennité.

Jean Vavasseur-Desperriers, professeur à l'université de Lille III et spécialiste des droites modérées évoque la politique en matière de jeunesse menée par les organisations de droite de l'entre-deux-guerres. L'Alliance Démocratique et la Fédération Républicaine ont leurs organisations de jeunesse qui sont mal connues. Le PPF de Jacques Doriot met en place une organisation de jeunesse qui aurait compté 35 000 adhérents en 1937. Les autres ligues (Croix de Feu, Action Français, Jeunesses Patriotes) n'ont pas d'organisation de jeunesse spécifique, mais des "troupes de choc" (Camelots du Roi, Volontaires Nationaux, Phalanges) qui vendent les journaux et font le coup de poing à l'occasion.
Entre cercle d’études, axé sur la réflexion et l’entraînement à la joute oratoire, dans une perspective très parlementaire, militantisme activiste orienté vers la démonstration de rue et enracinement social, porté vers l’action caritative, trois formes se retrouvent dans pratiquement tous les groupes, à des degrés divers.
Comme le note Jean Vavasseur-Desperriers, "Les groupes « modérés » ont adopté des pratiques et des discours peu éloignés du militantisme activiste et le catholicisme social, référence répandue dans une bonne partie des troupes de la jeunesse droitière, a fortement stimulé l’action sociale aussi bien en milieu ligueur que dans une organisation liée au monde parlementaire, comme les JFR. Peut-être la tendance générale est-elle allée dans le sens d’un renforcement de cette action."

La suite du dossier de la revue Histoire@Politique nous entraîne en Alsace pour suivre la jeunesse alsacienne face à la question régionale durant l'entre-deux-guerres et s'intéresse aux Jésuites et à la jeunesse catholique dans l'entre-deux-guerres ou encore aux Chantiers de la Jeunesse mis en place par le régime de Vichy.

Entre 1940 et 1944, ce sont 400 000 jeunes Français qui effectuent un stage de huit mois dans les Chantiers de la Jeunesse. Véritable entreprise d’encadrement idéologique, le stage des Chantiers répond à une triple finalité : modeler une jeunesse virile et sportive, former des chefs et des propagandistes de la doctrine vichyste et participer au relèvement matériel du pays. Christophe Pécout, docteur en sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS) à l'université de Rouen montre bien l'attitude franchement hostile de la jeunesse française envers un stage vécu comme inutile, épuisant et abrutissant.
Indifférente à la Révolution Nationale, la jeunesse des Chantiers méprise les collaborationnistes de la LVF qui viennent recruter sur les Chantiers et refuse le Service du Travail Obligatoire en Allemagne. A partir de 1943, l'absentéisme explose et une partie des jeunes des Chantiers gagne les maquis tout proches.
Au final, "Certains, notamment les jeunes ruraux, ont pu trouver dans les Chantiers une vie semblable à celle qu’ils menaient auparavant. D’autres ont prolongé leur séjour et quelques-uns, très rares, ont même intégré la Milice. Toutefois, c’est bien une grande majorité qui a rejeté la vie et le discours pétainiste des Chantiers."

Nous renvoyons nos lecteurs au site
Histoire@Politique où les articles complets sont disponibles en ligne et peuvent être téléchargés et imprimés au format pdf.
Il faut saluer le travail des chercheurs et de l'équipe du Centre d'histoire de Sciences Po. L'existence de cette remarquable revue en ligne est un plus pour les historiens, pour les professeurs comme pour les étudiants et plus largement pour tous les militants du mouvement social qui s'intéressent à l'histoire politique.
Par David NOËL - Publié dans : Notes de lecture
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Lundi 29 octobre 2007
Vingtiemesiecle.jpg La dernière livraison de la revue d'histoire Vingtième Siècle, datée d'octobre-décembre 2007 est consacrée au Parti socialiste : un choix éditorial qui s'explique naturellement par la défaite subie par le PS aux élections présidentielles et les débats autour de la rénovation de la gauche, mais qui ne va pas de soi dans une revue d'histoire contemporaine. Vingtième Siècle n'est pas un  newsmagazine de base...

En histoire comme dans toutes les disciplines, la recherche obéit aussi à des modes qui reflètent les rapports de forces entre les différentes écoles historiques, mais aussi les préoccupations de la société à un moment donné.

La biographie et ce qu'on a appelé "l'histoire-bataille" ont été écartées dans les années 60 au profit d'une histoire qui s'intéresse au temps long et aux structures socio-économiques.

Les partis politiques comme objet d'histoire ont souffert de la même désaffection. François Audigier dresse un état des lieux historiagraphique qui en explique les raisons : les sociologues se sont penchés sur les nouveaux mouvements associatifs et les historiens du politique s'intéressent davantage aux valeurs, aux cultures et à la sociabilité des militants qu'aux formations politiques proprement dites. Les études consacrées aux partis politiques s'inscrivent souvent dans une échelle départementale ou régionale. Aujourd'hui, l'histoire des partis politiques intègre de nouvelles approches et s'intéresse en particulier à l'évolution de la propagande militante liée à la modernisation des médias, à l'inscription des partis politiques dans un espace symbolique ou se livre à des comparaisons à l'échelle européenne.

Après une introduction de Michel Winock sur le PS dans le système politique français, Aude Chamouard s'intéresse à la mairie socialiste, matrice du réformisme (1900-1939). Elle montre dans son article que la conquête par la SFIO de nombreuses municipalités au début du XXe siècle entraîne une évolution du Parti socialiste. Les maires socialistes comme Emile Basly à Lens assument un réformisme pratique et la figure du bon gestionnaire remplace peu à peu celle du révolutionnaire tandis que les élus socialistes se notabilisent.

La notabilisation du PS-SFIO est justement étudiée par Noëlline Castagnez qui s'est intéressée à la IVe République. Noëlline Castagnez montre qu'on assiste entre 1945 et 1958 à une érosion de la base militante de la SFIO, qui se replie autour de la figure du maire et du conseiller général. La SFIO passe de 354 000 adhérents en 1946 à 87 000 en 1951 avec une sous-représentation des femmes, des ouvriers et un cumul des mandats généralisé. Il faudra attendre 1971 et le congrès d'Epinay pour que le PS redevienne un parti de militants à la faveur de la dynamique enclenchée par l'Union de la gauche.

Gilles Morin s'est intéressé aux liens entre les socialistes et la société française. Fondée en 1905, la SFIO entretient des rapports parfois difficiles avec la CGT dominée par les anarchistes et les syndicalistes-révolutionnaires qui font adopter en 1906 la Charte d'Amiens. Après 1918, si la création du PCF et de la CGTU rapproche la SFIO de la CGT, jamais les liens entre parti et syndicat ne seront ce qu'ils sont en Angleterre où les trade-unions adhèrent au Labour. En France, on est loin de la social-démocratie même si la plupart des cadres socialistes sont aussi des syndicalistes. La SFIO a donc besoin de s'appuyer sur d'autres réseaux et dans les années 1920-1930, elle les trouve dans le mouvement laïc (franc-maçonnerie, Ligue de l'Enseignement, Ligue des Droits de l'Homme).
Après la seconde guerre mondiale, les liens entre mouvement socialiste et mouvement laïc perdurent tandis que les liens entre la SFIO et les syndicats se desserrent et il faudra attendre la déconfessionalisation de la CFTC en 1964 qui donne naissance à la CFDT et la création du nouveau PS à Epinay en 1971 pour que s'esquisse un rapprochement entre mouvement socialiste et mouvement syndical.

L'étude de Carole Bachelot sur Parti socialiste et parti travailliste est tout aussi intéressante. Carole Bachelot montre que la mutation du PS et du New Labour au cours des années 90 aboutit à une féminisation du parti, mais aussi à une personnalisation autour de Tony Blair ou de Lionel Jospin. De plus en plus, les partis socialistes deviennent des partis d'adhérents-supporters et c'est une rupture avec la tradition du mouvement ouvrier. Mais la mutation du parti socialiste et du parti travailliste obéit à des schémas différents : en Angleterre, la primauté du Premier Ministre sur le parti est formalisée tandis qu'en France subsiste la fiction de l'autonomie du parti vis-à-vis du gouvernement. Au final, le PS et le New Labour sont dirigés par deux oligarchies, mais celle du PS s'est construite dans le flou, sur la base du poids des tendances.

Enfin, il faut signaler l'article de Frédéric Cépède et Fabrice d'Almeida, Etre socialiste d'un siècle à l'autre, qui montre bien les difficultés à être socialiste - avec tout ce que ça comporte en terme de références culturelles et symboliques - à l'heure des médias de masse.

Au final, le dossier de la revue Vingtième Siècle est d'un grand intérêt et pose beaucoup de questions sur le Parti socialiste. On attend désormais d'autres études portant sur d'autres forces politiques.
Par David NOËL - Publié dans : Notes de lecture
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